Le retour éclatant de Evgeny Kissin

par

Nous avons eu le privilège de découvrir Evgeny Kissin au Festival de Menton en août 1990.
Le public français découvrait alors l’un des phénomènes pianistiques de sa génération, quelques mois avant que sa carrière internationale ne prenne un essor fulgurant.

Il semblait venir d’une autre planète, isolé du monde, ne vivant que pour et par la musique.
Musicien exceptionnel, doté d’un niveau d’interprétation unique, il maîtrise comme nul autre les difficultés techniques pour mettre à nu le drame et la noblesse de ses programmes. Chaque concert est une fête, frôlant la perfection. Pendant près de vingt-cinq ans, il atteint l’Everest du piano.

Après plusieurs décennies, on a toutefois pu percevoir un certain tassement de l’inspiration, moins libre, moins aventureuse. Alors même qu’il entreprenait un impressionnant travail sur lui-même — récitant et écrivant des poèmes en yiddish, améliorant ainsi ses problèmes d’élocution —, son génie musical semblait, par moments, se retirer.

Le récital de cette année marque un retour éclatant : Kissin y retrouve une autorité et une intensité qui le replacent parmi les tout grands.

Dans la Sonate n° 7 de Beethoven, il est tout simplement stupéfiant. Il crée un univers nouveau par sa sonorité et son incroyable maîtrise du rythme. Véritable vecteur spirituel, il parvient à susciter dans l’esprit de l’auditeur les sensations les plus élevées, selon un ordre unique de sentiment et de raison. Son interprétation relève de la transcendance, de la nécessité musicale, et constitue une source d’inspiration grandiose.

Âme douce maîtrisant une virtuosité, une puissance, une intelligence musicale et un talent d’ensemble exceptionnels, Kissin impressionne par sa sincérité absolue et sa profondeur insoupçonnée, sans la moindre affectation — un musicien d’une intégrité rare. Dans le Largo e mesto, l’absence totale de faux-semblants sublime la tension sous-jacente de ce mouvement d’une intensité exceptionnelle.

On est en revanche moins convaincu par son interprétation des Mazurkas de Chopin, abordées avec des tempi très lents.

La seconde partie du récital, consacrée aux Kreisleriana de Schumann, est céleste. Kissin entretient une connexion avec le divin qu’il communique pleinement au public. Il crée un univers multidimensionnel d’une richesse et d’une profondeur exceptionnelles, d’une grande polyvalence, traversé d’une multitude de couleurs, d’émotions, d’idées et de suggestions éloquentes et convaincantes, au-delà de toute imagination. Cet univers, avant tout respectueux du compositeur, reflète la personnalité musicale unique de l’interprète avec un tel naturel et sans aucune prétention qu’il s’impose comme une évidence.

La Rhapsodie hongroise n° 12 de Liszt demeure l’un de ses chevaux de bataille. Il l’avait déjà interprétée à Menton en 1990, nous laissant un souvenir inoubliable. Liszt semble ici réincarné — sans doute à la vitesse même à laquelle le compositeur devait la jouer. C’est l’un des plus grands exploits pianistiques de tous les temps. La cadence est un véritable chef-d’œuvre de créativité, d’effort et de maîtrise. Le piano et la salle vibrent jusqu’à la dernière note.

Après un flot d’applaudissements et plusieurs rappels, Kissin offre généreusement trois bis :
L’Étude n° 6 op. 10 de Chopin, Viva Navarra du compositeur espagnol Joaquín Larregla, et un extrait des Saisons (Mai) de Tchaïkovski.

Viva Navarra est une jota de concert pleine de vie et d’énergie. Danse traditionnelle espagnole, particulièrement populaire en Navarre, elle séduit par ses rythmes rapides et son caractère joyeux. Joaquín Larregla, natif de la région, y a mis tout son amour pour sa terre natale. On ne résiste pas à l’envie de taper du pied en l’entendant sous les doigts de Kissin.

Un récital magique, donné par l’un des plus grands pianistes de notre temps.

Monte-Carlo, Auditorium Rainier III, 4 février 2026

Crédits photographiques : OPMC Communication

Vos commentaires

Vous devriez utiliser le HTML:
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.