Quelques mois avant le centenaire Fauré, le Requiem autour du récent orgue de Vouvant

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Gabriel Fauré (1845-1924) : Requiem pour deux solistes, chœur mixte et transcription pour orgue (Didier Ledoux). Pelléas et Mélisande, musique de scène Op. 80 (transcription Louis Robilliard). Mathilde Milhères, soprano. Martin Barigault, bayton. Ensemble vocal Polymnie, direction Fabrice Maurin. Didier Ledoux, orgue de l’église Notre-Dame-de-l’Assomption de Vouvant. Novembre 2023. Un feuillet pour livret, en français. 53’33’’. Chanteloup Musique OMV 003

Les deux plus célèbres Requiem conçus en France au XIXe siècle, ceux d’Hector Berlioz et de Gabriel Fauré, répondirent à des ambitions et des formats on ne peut plus différents. Vaste architecture, apparat pour le compositeur de la Symphonie fantastique. Vision sereine et intimiste pour son successeur qui entrevoyait plutôt dans cette messe des défunts « la confiance dans le repos éternel ». L’œuvre de Fauré connut certes une genèse compliquée et progressive, dont l’exégèse reste conjecturale. Un nucleus pour baryton et orgue (un Libera me de 1877) évolua vers une structure parcellaire en cinq parties, parcimonieusement orchestrée (sans bois ni violons) avec chœur et soprano, exécutée à La Madeleine en janvier 1888. À l’occasion du centenaire, Michel Lasserre de Rozel en enregistra une reconstitution pour le label REM.

Suivit une mouture pour petit orchestre (enrichie de bassons, cuivres et cordes), ajoutant un baryton, exécutée en janvier 1893 dans la même église parisienne, tandis qu’on commémorait le centenaire de la disparition de Louis XVI. Après hypothèses et tentatives de restauration, John Rutter, Philippe Herreweghe furent parmi les premiers à graver cette version dite d’église, –le témoignage de John Eliot Gardiner (Philips, 1994) comptant parmi les plus aboutis. Suivit encore une forme augmentée de 1900-1901, ajoutant bois, timbales, harpes, attribuée à Jean Roger-Ducasse, où les carences du manuscrit empêchent cependant d’établir une authentique édition critique. Cette parure symphonique attira quelques grandes baguettes pour ce qui constitue un large socle discographique depuis l’ère microsillon. Les plus anciennes contributions n’étant pas exemptes de grandiloquence : André Cluytens par deux fois, Ernest Ansermet (Decca), Désiré-Émile Inghelbrecht (Ducretet), Louis Frémaux (Erato puis Emi), Jean Fournet (Philips), Daniel Barenboim (Emi), Michel Corboz (Erato), Carlo Maria Giulini (DG), Colin Davis (Philips), Charles Dutoit (Decca), Neville Marriner (Philips)…

Parallèlement se firent jour quelques accompagnements réduits pour l’orgue, parmi lesquels la délicate interprétation de Mattias Wager en SACD chez Bis (2005), ou Jonathan Oldengarm sur le Casavant de St-Andrew and St. Paul –l’un des plus imposants buffets de Montréal (Atma, 2018). Titulaire du Merklin de la cathédrale Saint-Louis de La Rochelle, ville où il enseigne, Didier Ledoux nous propose ici son propre arrangement. Passés par la classe de Fabrice Maurin au conservatoire de la même cité charentaise, les deux chanteurs solistes sont rejoints par l’ensemble vocal Polymnie, en résidence à Vouvant, dont le village accueille un tout récent orgue dont nos colonnes avaient présenté le concert inaugural de mai 2021.

En justesse ou cohésion, on ne saurait avouer que le vaillant chœur vendéen, agrégeant une vingtaine de professionnels, étudiants et amateurs, rivalise avec les équipes québécoises ou suédoises sus-évoquées. Mais l’engagement collectif, l’enthousiasme qu’il revendique, alimentent une prière franche et amplement déployée, ardente dans le dialogue séraphique du Sanctus, n’hésitant pas à la véhémence dans le Libera me. Même si la partition se confine souvent dans une modération ppp à p, le volume sonore abusivement élevé du CD tend hélas à écrêter et salir les quelques saillies. À l’avenant, Martin Barigault (chantre au Centre de Musique Baroque de Versailles, en formation au CNSMDP), peu attaché à la tranquillité qu’escomptait le compositeur, dramatise ouvertement ses interventions. Quoique parfois instable, l’émission généreuse de Mathilde Milhères (livret et pochette proposent trois graphies différentes de son nom) nous vaut un Pie Jesu d’une térébrante ferveur. Plus emphatique qu’éthérée, densément incarnée, cette lecture du Requiem défend une foi de charbonnier qui ravivera peut-être la nostalgie pour les prestations sulpiciennes.

En complément, on apprécie quatre extraits de Pelléas et Mélisande dans la transcription de Louis Robilliard, que celui-ci confia lui-même sur le Cavaillé-Coll de l’église Saint-François-de-Sales de Lyon pour les micros de Festivo (2003), avant Peter Kofler à Munich (Querstand, 2015), Loreto Aramendi à Rouen (Eventos, 2016), ou Louis-Noël Bestion de Camboulas à Lausanne (Ligia, 2017). La douce harmonie des tuyaux du lieu garantit un Prélude apaisé, une Fileuse et une Sicilienne aussi feutrées que séduisantes. Dans l’évocation de la mort de l’héroïne, Didier Ledoux dessine un cortège où le dosage des anches, les nuances dynamiques exhalées sous jalousies réussissent à instiller une graduelle et patente émotion.

Christophe Steyne

Son : 8 – Livret : 5 – Répertoire : 9 – Interprétation : 5 à 8

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