Réédition audiophile des Grieg de Maurice Abravanel [1/2]
Edvard Grieg (1843-1907) : Danses symphoniques Op. 64. Cortège nuptial Op. 19/2. Trois Pièces de Sigurd Jorsalfar Op. 56. Deux mélodies élégiaques Op. 34. Suite Lyrique Op. 54. Maurice Abravanel, Orchestre symphonique de l’Utah. 1975, rééd. 2024. Livret en anglais. 70’41''. VOX-NX-3038.
Le label Naxos continue de rééditer les enregistrements que Maurice Abravanel réalisa pour Vox : après six albums consacrés au corpus orchestral tchaïkovskien, en voilà trois autres dédiés au grand compositeur nordique. Sous référence VOX-NX-3039CD, on trouvera les fameuses Suites de Peer Gynt, les Danses norvégiennes et la Suite Holberg. La référence VOX-NX-3040 regroupe le Concerto pour piano (en soliste Grant Johannesen), les Deux Pièces lyriques et En Automne. Nous commenterons prochainement ces deux autres parutions. En 1992, Vox avait publié un double-album qui s’en tenait aux plus célèbres pages orchestrales, sans le concerto. La présente réédition de ces témoignages, initialement réalisés sous la production de Marc Aubort et Joanna Nickrenz d'Elite Recordings, se justifie par une plus-value audiophile (transfert haute définition à partir des master tapes).
Issu de parents juifs portugais, d'ancienne souche aristocratique, Maurice Abravanel naquit en 1903 à Salonique. Avant la première Guerre mondiale, sa famille gagna la Suisse où le jeune musicien fréquentait du beau monde, dans le même appartement qu'Ernest Ansermet ! Nul moins qu’Igor Stravinsky, Francis Poulenc, Darius Milhaud, Arthur Honegger. Sa carrière le mena en Allemagne, à Paris (1933), en Australie et finalement aux États-Unis où il s'établit. Quand il prit la direction de l'orchestre de l'Utah tout nouvellement créé, les musiciens pouvaient à peine jouer correctement l’Eroica de Beethoven, se souvenait-il en 1977 dans le New York Times. Mais au fil des ans, la confiance et l’exigence s'installant, et même si la phalange de Salt Lake City ne rivalisa guère avec le prestige et l'excellence des « Big Five », cette patiente collaboration (1947-1979) fut des plus durables et fructueuses. Dans le répertoire septentrional, outre Grieg, on se souviendra d’une intégrale des symphonies de Sibelius, en son temps diffusée dans un coffret de quatre LPs par Vanguard.
Les collectionneurs apprécieront de retrouver dans le livret la notice qui accompagnait originellement les vinyles : très détaillée et tendant à réhabiliter une musique que dans les années 1920 on considérait parfois comme salonnarde et éculée. On saluera par exemple la longue présentation accordée au bref Cortège de noces, instrumenté par Johan Alvorsen (1864-1935) à partir d’un original pianistique, et intégré à son drame Peer Gynt. Rappelons que la plupart des pièces orchestrales de Grieg, hormis sa production scénique, dérivent d’œuvres conçues pour le clavier, ce qui est le cas de la Suite Lyrique.
On saluera la sobre direction d’Abravanel dans les trois extraits de Sigurd Jorsalfar, tiré d’un sujet historique et nationaliste autour d’un roi norvégien du XIIe siècle, qui furent créés au Gewandhaus de Leipzig en 1893. Même la Huldigungsmarsch conclusive déambule avec une clarté et une mobilité qui évite la pompe, contrairement à Herbert von Karajan (DG). Dans les Mélodies élégiaques et la Suite lyrique, on distinguera l’interprétation subtile et raffinée du Cœur blessé, du Berger, la délicate efflorescence, zestée d’impatience, de la Marche norvégienne, où rutilent des cuivres bien sonnants, amplement spatialisés dans l’acoustique. Dans le Nocturne, le chef n’outre pas l’impressionnisme qui influencera Frederick Delius (1862-1934), et préserve un cantabile fermement dessiné. Même dans la vigoureuse Marche des Trolls, sa baguette préfère l’allusion, fût-elle vénéneuse.
Les ingrédients folkloriques (halling, rebonds printaniers, vieilles ballades montagnardes ou chansons nuptiales) des Danses symphoniques rencontrent avec Abravanel une exécution plus aérée et fleurie que Neeme Järvi à Göteborg (DG), qui soulignait la trame germanique. Ce n’était certes pas une première au disque (Fabien Sevitzky et ses troupes d’Indianapolis s’étaient déjà penchés sur cet opus 64, en 1947 pour RCA !) mais cette lecture, vigoureusement rythmée et parfumée par des bois savoureux (flûtes, clarinettes, hautbois), tient son rang face aux références auparavant (ou peu après) gravées par John Barbirolli (Mercury/Pye), Erik Tuxen (Mercury), Raymond Leppard (Philips), ou Paavo Berglund (Emi). La tension insufflée au final Allegro molto e risoluto vibre même d’une verve épique que peu d’autres chefs surent égaler. Bien plus discipliné qu’on ne l’a parfois insinué, voire virtuose : l’orchestre mormon y exacerbe un souffle héroïque et dru digne des immémoriales sagas scandinaves.
Christophe Steyne
Son : 9 – Livret : 9 – Répertoire : 9 – Interprétation : 10
Maurice Abravanel