Requiem et Miserere de Campra : Les Arts Florissants au meilleur de leur générosité
André Campra (1660-1744) : Messe de Requiem. Miserere. Gwendoline Blondeel, soprano. Bastien Rimondi, David Tricou, haute-contre. Antonin Rondepierre, ténor. Igor Bouin, Matthieu Walendzik, baryton. Les Arts Florissants. Thibaut Lenaerts, maître de chœur. Emmanuel Resche-Caserta, premier violon. William Christie, direction. 2023. Livret en anglais, français ; paroles en latin, traduction bilingue. 81’18’’. Pentatone PTC 5187 479
La datation de ce Requiem, resté inédit à l’époque et survivant à travers quelques copies, reste conjecturale. Prendrait-il sa source dans un service funèbre pour l'archevêque de Paris François Harlay de Champvallon (1695), ou fut-il écrit (révisé) pour les funérailles du chancelier Louis Boucherat, disparu en 1699 ? Sitôt la publication moderne, un vinyle de Louis Frémaux à la tête de l’orchestre de Jean-François Paillard (Erato, février 1960) permit de découvrir cette attachante messe, plutôt apaisée et tournée vers le réconfort du croyant.
À l’entour des années 1990, la discographie se partageait entre la généreuse émotion de John Eliot Gardiner (Erato, 1979), les transparences de serre froide de Philippe Herreweghe (Harmonia Mundi, 1987) et la théâtralité d’Hervé Niquet avec un orchestre richement coloré (Adda, juin 1991). Les actifs tempi inculqués au Concert spirituel permettaient d’adjoindre un complément, le Benedictus Dominus. Peu après, Jean-Claude Malgoire (Fnac Music, réédité chez Virgin) confia sa lecture, avec son ensemble tourquennois et les Pages de la Chapelle, dans un couplage similaire au présent album.
Plus récemment, Emmanuelle Haïm livrait sa conception aussi sereine que solennelle, dans le cadre d’un concert versaillais en 2019 (Erato). La conception finement ouvragée de Sébastien Daucé (Harmonia Mundi) vient d’inscrire ce Requiem dans un contexte spirituel au temps du Roi Soleil, conviant quelques maîtres de Notre-Dame, peu notoires hormis Pierre Robert (c1622-1699), associés à cette cathédrale où Campra fut nommé à l’âge de trente-quatre ans. Une charge prestigieuse, poursuivant sa carrière amorcée à Aix, Arles et Toulouse.
Le Provençal balisa la carrière de William Christie, depuis un charmant CD de petits motets où il tenait l’orgue auprès de Jacqueline Nicolas (Pierre Vérany, juillet 1984). Suivirent des cantates (Harmonia Mundi, janvier-mars 1986), Idoménée en 1992 (Harmonia Mundi), des pages sacrées dont l’Introït du Requiem (Virgin, septembre 2002), d’autres captées en juillet 2004 au Festival de Lassay (Virgin également, couplé avec François Couperin). À notre connaissance, le fondateur des Arts Florissants n’avait toutefois jamais enregistré cette messe. Celle-ci profite ici de sa vénérable expérience, mais n’est pas sans reconduire le style qu’illustrait le microsillon du jeune compatriote Gardiner, privilégiant l’épanouissement des tempos : largeur du pinceau d’archets brossant les arrière-plans, estompes qui approfondissent le relief. Les effets perspectifs entre chœur et solistes sont rendus avec tant d’efficacité que de poésie dans le modelé.
Cloches et rumeur du serpent plantent d’emblée un décor où la ferveur s’instille spontanément, et progresse vers Et lux perpetuat dans une opulente procession d’ors et d’ocres. Sans s’enliser dans une vision contemplative, William Christie, en habile chef de scène, sait jouer des contrastes dramatiques, qui font irruption avec véhémence dans Ab auditione mala non timebit du Graduel, dans Ne absorbeat eas tartarus de l’Offertoire, plongeant vers un plancher de ténèbres.
Entre délicatesse de la palette instrumentale (superbes souffleurs) et farouches accès en clair-obscur, l’interprétation fait sienne les divers ingrédients qui caractérisent le langage de Campra, sans virer à l’épure graphique : l’émotion reste au cœur de la célébration. La suggestivité du plateau vocal y contribue, même si parfois trop : n’aurait-on préféré un ténor moins maniériste dans l’Agnus Dei, au sein d’une plage 6 qui empiète à 5’25 sur le Lux œterna de la Post Communion ? Une action de grâce qui culmine sur une péroraison fuguée (3’18) dont l’élan contrapuntique ne propose pas un modèle de netteté mais coiffe une version où prime le geste d’ensemble, volontiers voluptueux.
Au bénéfice d’un CD bien rempli : logique couplage avec le psaume de pénitence, où le chef mobilise la partition avec un génie du juste tempo qui magnifie sa somptuosité. La chaleur de l’expression, l’ampleur d’un chœur souple et aérien charment autant que cet Asperges me au timbre délicieusement fluet, que ce Redde mihi laetitiam au galbe séducteur. Dans ces tableaux animés avec recul, William Christie n’exclura pas de débusquer les détails signifiants, comme le peintre aux recoins les moins ostensibles s’attarde à peaufiner sa teinte, soigner tel glacis, –ainsi les touchants demi-jours qui concluent Ecce enim.
Ailleurs pourtant, dans les moments où l’on attendrait une impeccable démonstration : en écoutant ce Libera me, ce Tunc acceptaberis qui ne semblent pas épris d’un ultime degré de finition, on conviendra qu’une extrême discipline ne constitue pas le moyen, que la froide perfection ne forme pas l’enjeu de cette interprétation du Miserere. Mais qu’importe : le charisme, le charme perpétuent la manière tant aimée du collectif des Arts Florissants en ses grandes heures, chez lui dans ces deux retables du Baroque français qui forge sa gloire depuis bientôt un demi-siècle.
Christophe Steyne
Son : 9 – Livret : 9 – Répertoire : 8-9 – Interprétation : 9,5