Révélation dans le répertoire Renaissance : Antoine Gosswin, un Liégeois à la Cour de Bavière

par

Antoine Gosswin (c1546-c1598) : extraits de messes, motets, chorals, chansons, madrigaux. Le Miroir de Musique. Miriam Trevisan, soprano. Sabine Lutzenberger, Tessa Roos, mezzo-soprano. Ivon Haun De Oliveira, Jacob Lawrence, ténor. Tim Scott Whiteley, basse. Claire Piganiol, harpes. Marc Lewon, cistre, viola d’arco. Aliénor Woltèche, violon. Elizabeth Rumsey, Brian Franklin, viole de gambe. Katharina Andres, bombarde, dulciane. Silke Schulze, dulciane. Etienne Asselin, cornet. Henry Van Engen, sacqueboute. Baptiste Romain, violon, direction. Octobre 2022. Livret en anglais, français, allemand (paroles en langue originale et traduction trilingue). TT 64’29. Ricercar RIC450 

On ne boudera pas la découverte de ce florilège, émané d’une experte équipe qui nous a déjà offert maintes explorations du catalogue d’archet (The Birth of the violin ; In seculum viellatoris ; Sulla Lira). Ainsi que quelques remarquables albums monographiques (Johannes Martini, Johannes Tinctoris, Johannes de Lymburgia), dans le sillage de leur premier CD pour le label Ricercar (2016), consacré à Arnold et Hugo de Lantins, lesquels comme Gosswin étaient originaires du diocèse de Liège. Selon ce que l’on sait ou suppose de sa biographie : un garçon repéré à l’âge d’une dizaine d’années dans la cité mosane par Roland de Lassus pour la chapelle d’Albert V (1528-1579), celui que les registres de compte rémunéraient comme « Anthoni Altist » instruisit bientôt les autres jeunes chantres et se faisait aussi appointer pour ses talents de violoniste. Devenu citoyen munichois à sa majorité, il y toucha l’orgue, continua d’éduquer des enfants de chœur, et devint Kapellmeister du prince Ernest quand l’argent vint à manquer dans les caisses de son père le duc, qui laissa une région accablée de dettes à sa disparition en 1579.

Entièrement consacré à cet Antoine Gosswin incompréhensiblement rare au disque, le présent album a ratissé les traces de son œuvre, préservées dans les Newe teutsche Lieder (seul des quatre recueils imprimés qui lui survit) mais aussi dans les livres de chant manuscrits, et diverses compilations de madrigaux. Se dégage un portrait particulièrement varié de ses compositions profanes (incluant chansons à boire et grivoises), liturgiques et sacrées. On notera le choix de mélodies congruentes à la catholique Allemagne du sud autant qu’au culte luthérien. On sera sensible à l’influence des pratiques polychorales vénitiennes dans ces motets émancipés du contrepoint franco-flamand et qui rappellent combien Lassus, par son prosélytisme dans les cercles d’Italie du nord, avait contribué à la confrontation des goûts et techniques au sein de la Cour bavaroise.

Cette perméabilité artistique se retrouve dans les ensembles instrumentaux qui s’y entretenaient pour la chambre autant que l’apparat (les cuivres faisaient rayonner la facture de Nuremberg). Les vents de l’alta cappella trouvaient leur contrepartie dans les violonistes nouvellement recrutés d’Italie. Ces consorts mixtes savaient s’approprier le répertoire vocal, si l’on en croit les Dialoghi de Massimo Troiano, chroniqueur des noces de Guillaume V et Renée de Lorraine. Fidèle à cette pratique de l’emprunt, l’instrumentarium convoqué par Le Miroir de Musique reflète la fécondité et la transversalité qui s’attestent en cette sphère sud-germanique à la fin de la Renaissance. 

Rançon de toute anthologie, on peut regretter le laconisme de la sélection. Voire s’interroger sur la nécessité de panacher un programme sans logique apparente, plutôt qu’un opportun regroupement par genre. Presque paradoxalement, ce brassage ne compromet pas la cohésion interprétative tant, de chanson en prière, l’équipe de Baptiste Romain se distingue constamment par un ton volontiers émerveillé et une finesse empreinte de délicate préciosité. L’exécution manque parfois un peu de flamme, d’élan rythmique, mais séduit par sa luxuriante parure, sa transparente nervure. Cordes frottées et pincées, souffleurs : cistre, harpes d’époque, violon, viole, bombarde, dulciane, cornets, sacqueboute garantissent une étoffe sonore aussi riche que touchante, qui s’accaparent ici plusieurs chansons mais aussi le Kyrie de la Missa ferialis. Et tissent un chatoyant accompagnement, ainsi le Sanctus de la même messe et, au sommet, les grisants Qual meraviglia et Ad te levavi oculo meos. Gosswin ne fut peut-être pas le génie de l’époque, mais en compagnie du Miroir de Musique, on peut lui accorder une oreille aussi attentive que ravie.

Christophe Steyne

Son : 9 – Livret : 9,5 – Répertoire : 7-8 – Interprétation : 9

Vos commentaires

Vous devriez utiliser le HTML:
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.