Sarah ? Oui, Jean-Luc, la respiration, c’est has been

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A l’italienne, le Théâtre Jacques Huisman (j’y étais il y a deux jours pour La tragédie comique de Yves Hunstad – sentiment : mitigé) accueille de rouge velours et d’or ornement un public qui ne ressemble guère à celui qu’on voit d’ordinaire dans les concerts de musique contemporaine : la raison, simple, en est qu’il ne s’agit pas d’un concert de musique contemporaine, mais d’une pochade, I Hate New Music, au titre provocateur – comme l’était celui du manifeste Why Do The Residents Hate The Beatles? imprimé sur la pochette de l’album The Third Reich 'N' Roll, paru en 1976, du groupe d’avant-garde de San Francisco –, qui pourrait faire croire, de la part d’une chanteuse lyrique qui y est intensément immergée (tout chez elle est intense), à une trahison envers le milieu qui la nourrit – si toutefois la pitance abondait, si toutefois la soupe n’était pas si souvent claire et froide, et si le propos acéré, parfois féroce, s’avérait dénué de tendresse : l’affection est au second plan, l’attachement parfois désespéré, mais le lien résiste et la passion réémerge toujours – Sarah châtie bien ce que Defrise aime.

Cela dit, le spectacle-qui-n’est-pas-un-concert s’entame sur une musique, dans le noir (avec un éclairage – magique, clownesque – qui me rappelle la Light Music de Thierry De Mey – les mains, les mains !), celle de la Sequenza III de Luciano Berio, issue de la série dans laquelle le compositeur italien dresse le portrait (en trois dimensions, tel une sculpture) d’un instrument solo (ici, la voix), qui va au-delà de son histoire, de son répertoire et qui exige – une virtuosité de l’interprète dont le public non averti n’a probablement pas conscience.

« Ça vous a plu », demande (ou affirme – comme Philippe Djian, elle n’écrit pas le point d’interrogation) la chanteuse ; « moi, pas tellement », répond-elle ; de mon côté, beaucoup. « Avant, tout allait bien », continue-t-elle, jusqu’à ce que cet Arnold (Schoenberg) fiche tout par terre, au début du 20ème siècle (« il avait portant du talent et avait écrit de la belle musique quand il était jeune ») – la musique, elle, n’avait rien demandé, qui, depuis, est devenue « sérieuse, moche, compliquée et pas sexy ».

Lovant ses piques dans une mise en scène sobre (un cube à tiroir, un écran…) et efficace, signée Natacha Kowalski (elle aussi chanteuse lyrique), la show-woman se démène et égratigne (balafre souvent) tour à tour les piliers historiques (entre pro- et anti-Boubou, Pierre Boulez s’agite dans sa tombe à Baden-Baden), les compositeurs (quel plaie, souvent ils sont encore vivants), les interprètes (certains jouent cette musique de leur plein gré), le statut d’artiste (entre concert non payé et convocation d’Actiris à un poste de sapeur-pompier) ou la Fédération Wallonie-Bruxelles (la bourse d’aide à la création de musique contemporaine, « une prime de pénibilité »).

Il s’agit de faire rire (ça marche !), mais aussi passer outre les préjugés (ça marche ?), seule en scène et a cappella, dans des partitions qui sortent de l’ordinaire, comme celle, poignante et inspirée de musiques traditionnelles orientales, de The Wonderful Widow Of Eighteen Springs de John Cage, écrite en 1942 pour voix et piano fermé, une courte pièce au texte emprunté au Finnegans Wake de James Joyce et qui attire aussi l’intérêt de musiciens non classiques comme Robert Wyatt ou, plus étonnant, le punk Joey Ramone, pour laquelle Sarah Defrise choisit d’utiliser son corps comme caisse de résonance pour les sons percussifs. Ou celle, au goût plus risqué et datée de 1919, du compositeur praguois Erwin Schulhoff (le régime nazi qualifiera sa musique de dégénérée), Sonata Erotica, dans laquelle la soprano simule pendant plusieurs minutes un orgasme soigneusement noté (et termine en Manneken-Pis d’ombre chinoise). Ou celle, Pub2, drôle et en forme de pastiche marketing, de Georges Aperghis (il en a créé plusieurs) qui y utilise de courts (et faux) extraits de séquences publicitaires inventées, annotés de didascalies inattendues (enjoué, héroïque, morfale – goinfre).

Le spectacle-qui-n’est-pas-un-concert-et-qui-déteste-la-musique-contemporaine se termine comme il a commencé, ou presque, puisque la soprano légère (l’opéra classique ne lui réserve que des rôles de « vierge qui crève ») choisit Stripsody pour sa conclusion, la première composition de la chanteuse américaine Cathy Berberian (elle épouse Luciano Berio en 1950 – qui l’encourage dans ses fantaisies vocales), délirante œuvre pop-art, collage des onomatopées issues des comics de sa jeunesse – pour laquelle Sarah Defrise, à qui le délire va si bien, entre dans un dialogue désarticulé avec les dessins, tirés de la partition graphique et animés pour l’occasion, projetés à l’écran.

Ce soir, la Nouvelle Musique est plus accessible, moins moche, plus frivole et peut-être même sexy.

Théâtre Jacques Huisman, Spa, le 15 août 2025

Bernard Vincken

Crédits photographiques : Aurélie Ayer

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