Second album Bach de Lillian Gordis : perfectionnisme et hédonisme

par

Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Partita no 6 en mi mineur BWV 830. Suite anglaise no 6 en ré mineur BWV 811. Préludes et Fugues en ut mineur, mi majeur, fa majeur, la bémol majeur, sol dièse mineur, si majeur BWV 871, 878, 880, 886, 887, 892 [Clavier bien Tempéré, Livre II]. Lillian Gordis, clavecin. Livret en français, anglais. Janvier 2024. Coffret deux CDs 50’59’’ + 64’03’’. Artalinna

Nous avions apprécié le précédent album de Lillian Gordis, que d’évidence prolonge celui-ci, désormais sous label Artalinna. Encore dans Bach, sur le même instrument de Philippe Humeau (1999), toujours capté par les micros d’Aline Blondiau dans l’acoustique réverbérée de la Doopsgezinde Kerk de Haarlem. On y retrouve un récital constitué en parallélisme et symétrie, sous la symbolique du chiffre six : rang de la Suite anglaise BWV 811 et de la Partita BWV 830 qui closent chacun de ces recueils, et que dans le programme séparent trois paires de Préludes et Fugues tirés du Wohltempiertes Klavier.

Entre interview et dossier de presse, alimentée par maintes citations de la claveciniste franco-américaine, la notice nous rappelle combien celle-ci s’adonna précocement au Cantor, –un répertoire qu’elle joue depuis l’enfance, férue de ses complexes polyphonies. Tôt confrontée « ad nauseam » avec cette ultime Partita, au point de la remiser pendant quinze ans puis, le désir d’en chevir couvant souterrain, d’en faire le déclencheur du présent enregistrement.

La préface du livret confirme ce dont on se douterait : au gré de voyages, des risques du concert, et d’une naissante activité d’enseignement, l’artiste a mûri. Impliquant, depuis son premier album, une esthétique entre continuité et rupture, à valeur d’avènement. La poignée d’ans n’a pas compromis cette souveraine ampleur de la sonorité, cette clarté solaire, cette nette articulation. En bénéfice, les passagères raideurs qui amidonnaient le discours se sont assouplies, les audaces parfois alambiquées par des doigts impétueux se sont assagies. Quitte à ce que les Gavottes de la Suite, inhabituellement réfrénées, interpellent par leur retenue ! Quitte à ce que la consécutive Gigue, une des pages les plus tortueuses de Bach, y édulcore son vertige ?

Subsistent certes une dose de rubato qui interroge le phrasé (Praeludium BWV 887), cette intelligente urgence de main gauche qui rappelle le mentor Pierre Hantaï. Des vertus se sont parachevées : aisance, rayonnement, équilibre structurel. On citera ainsi la lucidité architecturale accordée à la Toccata du BWV 830, qui se construit sans hâte, illuminée de l’intérieur, dans le sillage de quelques glorieux aînés (on pense ici à Helmut Walcha). Du drame on entendra certes, comme dans cette Sarabande de la Partita, mais cadré par une supérieure discipline. Même recette pour la Gigue conclusive, dont les obstinations s’éperdent dans une cage dorée.

Car l’autorité de 2020 demeure mais semble moins spontanée. Engagée sur des rails sûrs, ceux d’une maturité expressive que d’autres atteindraient à carrière révolue. Un patient montage, peaufiné par l’interprète elle-même, contribue à nous laisser admiratif de cet objet perfectionniste. Inclinant vers un patent hédonisme, même dans la Fugue BWV 892. Que dira-t-on alors de cette jouissive Corrente, qui darde ses moulinets, calcule ses syncopes, dans un luxe expansif ?

Non point un Bach vainement décoratif, mais contemplatif, enivré de ses propres beautés. Servitude volontaire. Dominées en des palais de plaisir, mais impérieuses : technique et éthique de Lillian Gordis tiennent d’Hercule chez Omphale. Autant dire qu’on en sort captif et captivé, impatient de l’entendre dompter les sept Toccatas ou par avance gourmand de voluptueuses Goldberg qu’elle pourrait nous offrir.

Christophe Steyne

Son : 9,5 – Livret : 9 – Répertoire : 10 – Interprétation : 10

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