Siegfried à l’Opéra Bastille : chassez le naturel, il revient au galop
On avait laissé la tétralogie de Bieito sur une Walkyrie globalement enthousiasmante, on la retrouve avec un Siegfried faisant fi de moult aspects du livret au profit d’une narration parallèle, quitte à verser dans l’abscons.
Lors de l’ultime accord en si majeur de la première journée du Ring, on assistait à une Brünnhilde abandonnée en haut d’un échafaudage alors que Wotan, après avoir détruit son super-ordinateur, s’en allait en répandant un gaz toxique qui se répandait petit à petit sur la Terre sur fond d’apocalypse digitale. L’on retrouve désormais une Nature profondément altérée par cette agent chimique, jusque dans sa cohérence gravitationnelle. Scéniquement, cela se traduit par des arbres à l’envers et/ou perpendiculaires, signés Rebecca Ringst, qui viennent s’ajouter aux structures métalliques déjà présentes dans la journée du Ring.
Pour le reste, il paraît regrettable à ce stade de voir tant de sacrifices sur l’autel du parti pris dramaturgique, d’autant plus que ces derniers demeurent trop souvent difficilement compréhensibles. Ainsi, recentrer l’intrigue du premier acte autour de la découverte par Siegfried de sa généalogie demeure certes cohérent avec le livret originel, mais lorsque cela se fait avec le déchirement de la robe de Sieglinde durant le « Notung ! Notung ! Neidliches Schwert ! », cela a finalement surtout pour effet de torpiller une des scènes les plus roboratives de la Tétralogie. De même, dans la transition entre les deuxième et troisième scènes de l’ultime acte, l’on assiste – circonspect pour le moins– au fait qu’Erda est désormais présente lors de la rencontre entre le Wanderer et Siegfried, ce dernier tenant désormais la lance de Wotan, avant d’arriver devant Brünnhilde, sans épée ni anneau pour retrouver cette dernière et détruire un bloc de glace – comprenne qui pourra – pour finalement déchirer la bâche opaque qui cachait l’héroïne à l’auditoire. Ajoutez à cela un oiseau de la forêt aux allures de post-it géant ainsi qu’un Fafner aux allures de Majesté des mouches, et vous obtenez un rendu inutilement compliqué et, par conséquent, frustrant.

Sur le plateau, le Siegfried d’Andreas Schager fait figure d’archétype de l’heldentenor moderne. Toujours placé en avant-scène – comme le reste de la distribution au demeurant – la projection n’est qu’une formalité. La vocalise inaugurale démontre une bonne agilité technique, les voyelles sont claires et la mise en place rythmique fort correcte ; seuls un très léger problème de justesse sur une poignée de notes en fin du premier acte ainsi que quelques attaques par en dessous durant le troisième viennent ternir le tableau. Par antagonisme, le Mime de Gerhard Siegel se targue d’une bonne articulation mais peine à parfaitement sonoriser la Bastille, notamment dans les graves, à l’instar de sa première évocation de Fafner ; sacrifiant volontiers la musicalité au drame, il conserve toutefois des allures davantage bureaucratiques que perfides dans le rendu global. Enfin, on retrouve en Wanderer un Derek Welton qui avait déjà fait une incursion dans ce Ring lors de La Walkyrie. Le timbre est large, chaud jusque dans les graves ; les voyelles, claires, flirtent par moments avec le métallique ; et l’on note une bonne gestion des phrases longues, quand bien même la projection tend à décliner en fin de ces dernières.
En Alberich, l’on retrouve avec réjouissance un Brian Mulligan aux qualités théâtrales intactes ; le timbre rond ainsi que la tessiture large continuent de sertir une intensité dramatique remarquée. Au niveau des dispositions scéniques, le Fafner de Mika Kares est le plus reculé. Toutefois, cet éloignement impacte moins son excellente projection que le masque dont il se retrouve accoutré… et qu’il est contraint de soulever avant chaque tirade. Le vibrato est ample, mais l’on peine à percevoir une réelle noirceur dans ce passage pourtant ô combien fécond sous de meilleurs auspices.
Du côté féminin, on ne boude pas son plaisir à l’heure du réveil de la Brünnhilde de Tamara Wilson. Le timbre rond, nonobstant la clarté des voyelles, et la légèreté apparente de la tessiture n’occultent pas pour autant une projection redoutable ainsi qu’un puissant vibrato. Pour autant, cette gabegie de décibels laisse également la place à une musicalité ainsi qu’à une maîtrise des piani particulièrement remarquée dès le « Ewig war ich » de l’idylle finale ; pourtant abordée allongée, dans une position peu favorable à la maîtrise vocale. En Erda, Marie-Nicole Lemieux fait quant à elle état d’une prononciation et d’une articulation remarquables ainsi que de graves superlatifs, le tout assorti d’une excellente longueur de souffle. Finalement, l’Oiseau d’Ilanah Lobel-Torres est légèrement en avance dans son premier passage et tend alors à attaquer les notes par en dessous ; force est toutefois de constater que ces deux aspérités disparaissent dès sa seconde tirade.
Dans la fosse, on ne peut que saluer l’évolution du rendu musical de la direction de Pablo Heras Casado, avec un rendu nettement plus nuancé et un travail sur les couleurs orchestrales bien au-dessus des deux premiers volets de la tétralogie. Les tempi demeurent très rapides et la phalange dans l’impossibilité de vraiment respirer durant le troisième acte, mais l’on note davantage de précision ainsi que des pupitres de harpes des plus audibles, bien que l’enclume et le cor hors scène manquent, quant à eux, de netteté.
Paris, Opéra Bastille, 21 janvier 2026
Axel Driffort
Crédits photographiques : Herwig Prammer