Sir Antonio Pappano et son LSO, avec Janine Jensen, au sommet dans Chostakovitch, Britten et Beethoven
Il y a un an, presque jour pour jour, Sir Antonio Pappano donnait son premier concert parisien à la tête de l’Orchestre Symphonique de Londres (LSO), dont il venait de prendre les rênes. Le public de la Philharmonie avait déjà été conquis. Un an plus tard, il l’est sans doute encore davantage. Dans les deux cas, des solistes absolument exceptionnelles étaient invitées : la pianiste Yuja Wang en 2024, la violoniste Janine Jensen en 2025.
Dire que le programme était lié à la Seconde Guerre mondiale serait sans doute inexact, si l’on s’en réfère aux dates de compositions. Mais si l’on prend en compte les contextes, et comment l’Histoire peut s’emparer des œuvres d’art, ce terrible conflit aura été tout de même extrêmement présent tout au long de la soirée.
Cela commençait par la Neuvième Symphonie de Dmitri Chostakovitch, créée en 1945. Le compositeur russe avait promis une œuvre « sur la grandeur du peuple soviétique, sur notre Armée rouge délivrant notre terre natale de l’ennemi ». Le public soviétique attendait, avec cette Neuvième, un pendant digne à celle de Beethoven qui célèbre, avec son Ode à la Joie, la fraternité universelle. Au lieu de cela, il découvrit la symphonie la plus concise et la plus légère que Chostakovitch ait jamais composée (et les six suivantes ne le seront pas davantage).
La direction de Sir Antonio Pappano (sans baguette) est chorégraphique. Ses tempos sont vifs. Le LSO donne cette formidable impression que tous les musiciens racontent la même histoire. Certes, les intentions musicales du compositeur étant plutôt évidentes, cette histoire est relativement facile à saisir. Mais cette réussite tient surtout dans les grandes qualités de narrateur de leur chef. Tout en jouant des contrastes, et en mettant certains motifs en valeur, il ne perd jamais la ligne, notamment en conservant une énergie intérieure stable tout au long de chacun des cinq mouvements. Tous les pupitres du LSO seraient à louer. Nous tenons à citer Rachel Gough, qui nous offre, à la fin du Largo, un solo de basson (qui servira de tremplin pour le Finale) de toute beauté.
Suivait le Concerto pour violon de Benjamin Britten, créé en 1940. C’est l’un des premiers ouvrages que le compositeur anglais ait écrits aux États-Unis, où ses idées pacifistes l’avaient poussé à se réfugier. C’est une œuvre dense, sombre, d’un accès sans doute pas immédiat, mais qui se révèle être un authentique chef-d'œuvre. Sa difficulté technique est telle qu’elle rebute nombre de violonistes, même parmi ceux qui sont les plus à même de finir par en dépasser les difficultés. Néanmoins, et c’est heureux, il semble retrouver un regain d’intérêt depuis quelques années.
Janine Jensen fait partie de celles qui le défendent le mieux. Dans son enregistrement, elle n’a pas hésité à le coupler avec celui de Beethoven, arguant notamment d’une originalité qu’ils partagent tous les deux : le rôle des timbales, qui exposent d’entrée un motif qui restera extrêmement présent par la suite, passant d’un instrument à l’autre. Son interprétation, en particulier à ce concert, dépasse tous les superlatifs. Son entrée est flamboyante, et l’intensité qu’elle donne à son jeu reste indépassable du début à la fin. Dans certains passages, qui mélangent simultanément plusieurs modes de jeu, elle donne l’impression d’avoir trois mains indépendantes les unes des autres... Sa maîtrise technique est stupéfiante, et surtout toujours au service de l’expression artistique et du discours musical, qu’elle varie avec une inventivité qui semble se renouveler sans cesse. Elle connaît tellement bien toutes les parties d’orchestre (à signaler plusieurs trouvailles de timbres, dans d’étonnants dialogues entre cuivres et bois), qu’elle sollicite les musiciens presque autant que le chef. Il se dégage de tous ces artistes une communion éclatante. Nous en sortons sous le choc.
En bis, la Sarabande de la Partita en ré mineur de Bach ne casse pas le charme. Dans une interprétation inclassable, éminemment personnelle, Janine Jensen y est magnétique.
En deuxième partie, la célébrissime Cinquième Symphonie de Ludwig van Beethoven. Créée en 1808, son rapport à la Seconde Guerre mondiale est bien entendu rétrospectif. Mais non moins significatif pour autant : ses quatre premières notes (le fameux pom-pom-pom-pom) correspondent, en morse, à la lettre V (court-court-court-long), comme « victoire », et ce motif est devenu un signe de ralliement pendant le conflit. Ce n’est pas anecdotique, car cette symphonie célèbre en effet une victoire : celle, personnelle, sur le destin. En faire le symbole d’une victoire plus universelle sur le nazisme est absolument cohérent, et nul doute que Beethoven l’eût validé avec enthousiasme.
Sans même laisser au public le temps de finir d’applaudir pour son entrée après l’entracte, Sir Antonio Pappano nous prend littéralement à la gorge avec un « pom-pom-pom-pom » d’une vitalité qui ne retombera à aucun moment de toute la symphonie. Son approche est résolument rythmique, dans la puissance et l’énergie. L’équilibre des plans sonores qu’il obtient, avec un LSO en ébullition, est remarquable. Tous les solos des vents sont admirablement expressifs et richement nuancés. Même dans les instants d’accalmie, il y a toujours quelque chose qui frémit de l’intérieur. L’interprétation de Sir Antonio Pappano est souverainement aboutie, des détails les plus infimes aux phrases les plus développées, menées avec une véritable vision d’ensemble. Sans effets particuliers, mais par sa seule force de conviction, il parvient à renouveler notre écoute de cette œuvre archi-rebattue. Nous sommes éblouis.
Le public en redemande. Alors, « pour faire baisser la température », il annonce la Valse triste de Jean Sibelius. Plus « valse » que « triste », elle nous permet de repartir peut-être plus calmement, mais non moins transportés.
Paris, Philharmonie (Auditorium Pierre-Boulez), 22 septembre 2025
Pierre Carrive
Crédits photographiques : A de Parc / Philharmonie de Paris