Sparks from Ashes : l’Europe centrale au cœur

Antonín Dvořák (1841-1904) : Cypresses ; Vítězslava Kaprálová (1915-1940) : Adieu petit foulard, Étincelles de cendres ; Béla Bartók (1881-1945) : Scènes de village ; Jaroslav Křička (1882-1969) : Trois Fables. Nicky Spence, ténor ; Dylan Perez, piano. 2024. Notice en anglais. 85’35. Chandos 20338.
La couverture fait penser à un groupe de musique celtique égaré dans la rubrique classique. Dès les premières mesures, le ton est donné : la perplexité fait place à la curiosité, à l’émotion et à l’admiration. À la splendeur d’une voix ambrée aux inflexions souples, à la symbiose pianistique et à une musicalité de chaque instant se joint un programme original et ingénieusement conçu. Quant aux interprètes — le ténor écossais Nicky Spence et le pianiste américain Dylan Perez —, ils sont de toute évidence appelés à s’inscrire dans l’histoire de l’interprétation du Lied et de la mélodie.
Ce récital substantiel (85’35) se révèle passionnant. Composé de pièces rares, il nous transporte en Europe centrale, entre Moravie et Bohême, avec Vítězslava Kaprálová, Antonin Dvořák, le Hongrois Béla Bartók et le Tchèque Jaroslav Křička.
Compositrice et chef d’orchestre, Kaprálová est sans doute la moins connue. Elle vécut intensément les vingt-cinq années de sa brève existence (et non trente-cinq, comme le suggère la chronologie 1915-1940). Affirmant très tôt son originalité, ses passions se confondirent souvent avec son attirance pour des mentors comme Martinů, jusqu’à son mariage avec Jiří Mucha. À Paris, elle côtoya le milieu musical français et rencontra Stravinsky.
C’est son opus 14, Adieu petit foulard, qui ouvre le bal. Sur un texte de Vítězslav Nezval, la musicienne rend hommage à Janáček tout en recourant à des coloris orientalisants. La subtilité des interprètes répond à celle du poème ; ils habitent la progression lyrique avec un naturel confondant.
Pièce centrale du disque, le cycle Cypresses de Dvořák met en valeur les capacités d’expression superlatives du duo. Le compositeur ne cessa de remanier ces dix pièces tout au long de sa vie, y sédimentant des expériences personnelles jusqu’à rendre les strates musicales indiscernables.
Les deux interprètes y déploient des trésors de délicatesse et de ferveur. Le galbe de la ligne vocale épouse la tessiture du clavier où l’un se fait le double de l’autre. Les accents de « O si j’étais un cygne chantant » rappellent l’art d’un Fischer-Dieskau, tandis que « Seul dans la forêt » installe un recueillement quasi liturgique, hanté par l’ombre du Roi des Aulnes.
Les Scènes de Village de Bartók apportent une vitalité pittoresque et sarcastique familière à Moussorgski. L’influence de Debussy affleure également dans des épisodes ondulants. Le piano de Dylan Perez sait se montrer percussif tout en conservant un grand raffinement.
Le ton s’assombrit avec Étincelles de cendres (Sparks from Ashes), œuvre de jeunesse de Kaprálová aux incertitudes tonales évoquant le Britten de The Rake’s Progress. L’âpreté culmine avec « La rose de neige ».
Enfin, les Trois Fables op. 21 de Jaroslav Křička concluent le disque avec une aisance pleine de tact. Ces contes animaliers méritent de figurer au panthéon du genre auprès des Histoires naturelles de Ravel. D’une virtuosité étourdissante, le piano anticipe, commente et conclut. Le charme le dispute à l’humour. Une réussite.