Véronique Gens et l’Ensemble Les Surprises, en pleine et souveraine majesté

Reines. Airs et Pages instrumentales d’Antoine Dauvergne (1713-1797), Henry Desmarest (1661-1741), André Cardinal Destouches (1672-1749)), François Francoeur (1698-1787), Michel Pignolet de Montéclair (1667-1737), Jean-Philippe Rameau (1683-1764), Pancrace Royer (1703-1755), François-Joseph Salomon (1649-1732), Jean-Baptiste Stuck (1680-1755) et Joseph Valette de Montigny (1665-1738). Véronique Gens, soprano ; Ensemble Les Surprises, direction Louis-Noël Bestion de Camboulas. 2025. Notice en français, en anglais et en allemand. Textes chantés reproduits, avec traduction anglaise. 52’ 43’. Alpha 1205.
Ce n’est pas la première fois que Véronique Gens et l’ensemble Les Surprises de Louis-Noël Bestion de Camboulas font équipe pour un programme de musique baroque. En 2021, déjà pour Alpha, l’album « Passion » proposait des pages de Lully, Charpentier, Collasse et Desmarest. Un programme remarquable, au sein duquel la complicité collective apparaissait comme une évidence. L’expérience s’est renouvelée, les 30 mars et 1er avril 2025, à la Cité musicale -Arsenal de Metz, avec un autre florilège du XVIIIe siècle, qui aurait pu tout aussi bien s’intituler « Passion au carré ». Dans ce contexte, ce sont les reines d’opéra qui sont valorisées, c’est elles qui sont ici honorées.
On éprouve toujours un vrai plaisir de lecture lorsque Benoît Dratwicki, du Centre de musique baroque de Versailles, prend la plume. Dans la notice, il précise le projet, tout en rappelant les noms de quelques glorieuses voix féminines du temps de l’Ancien Régime, qui ont été des « reines » du chant, charismatiques, déterminées, altières. Elles ont endossé des « rôles à baguette », majestueux ou furieux, n’hésitant pas à tenter de faire plier le destin à leur volonté, qu’elles soient animées par la passion amoureuse, la soif de pouvoir ou l’attrait de la vengeance. Le programme choisi, vaste et sélectif, offre un échantillon significatif d’airs qui captivèrent le public et participèrent au succès des auteurs autant que de leurs interprètes.
Pour l’incarnation, Véronique Gens s’impose, sans ambages : cette tragédienne de talent est dotée d’une capacité expressive, d’une intensité de présence, qui sait aussi être touchante, et d’une noblesse naturelle. Elle a l’art de ciseler les mots, de leur accorder l’importance qu’ils méritent, de les incarner tout simplement. Ce qui est d’une grande importance dans ces pages qui racontent la diversité des passions humaines, en particulier la colère ou le désespoir, dans un climat dramatique qui demande de l’engagement, qualité que Véronique Gens possède à revendre et qu’elle cultive.
Le programme est conçu de façon intelligente. Il s’étale sur vingt-trois plages, la plupart brèves : un panorama sur cinquante ans, de 1712 à 1763, où alternent les airs pour la soprano, avec ou sans accompagnement des chœurs (très remarquables), et les moments instrumentaux. Il s’ouvre par la puissance du tremblement de terre du Polyxène de Dauvergne, qui annonce la douleur de Phèdre face à la mort d’Hippolyte chez Rameau (Hippolyte et Aricie), avant un retour au même Dauvergne avec une marche funèbre, qui précède la supplication de Déjanire pour protéger Hercule mourant. On retrouve encore Rameau dans l’un des deux moments les plus longs du récital, à savoir « Amour, cruel amour » distillé par Erinice, entre amour et haine, dans Zoroastre. L’autre moment, ce sont les projets de vengeance sanglante de Médée « prête à porter d’horribles coups » ; il s’agit d’un extrait de l’opéra Médée et Jason de l’inconnu qu’est François-Joseph Salomon, ressuscité très récemment, avec bonheur, par Reinoud Van Mechelen et A Nocte Temporis (CVS).
Quatre extraits de Renaud, ou la suite d’Armide de Desmarets s’offrent à Véronique Gens, en solo ou avec le chœur, et à l’orchestre, pour souligner les hésitations qui troublent Armide, la magicienne. Destouches et ses airs pour les sacrificateurs de Callirhoé, pages instrumentales, encadrent l’adresse aux « tyrans des cœurs » de Zaïde, reine de Grenade de Pancrace Royer. Jean-Jacques Rousseau appréciait un autre méconnu : Jean-Baptiste Stuck ; dans son Méléagre, ici représenté par deux airs brefs, la soprano invoque les gouffres des Enfers. On savourera, comme il se doit, l’accalmie proposée par le Chœur du sommeil de Valette de Montigny, qui invite au repos le plus doux. Elle est la bienvenue dans ce tableau des passions humaines, dévastatrices et puissamment dramatiques, au sein desquelles Véronique Gens, avec sa sensibilité naturelle et sa capacité à diversifier les états d’âme, campe chaque rôle avec justesse. Tout au long de cet album à thésauriser, Louis-Noël Bestion de Camboulas insuffle à l’ensemble Les Surprises une dynamique adaptée à chaque situation. C’est un régal sonore, servi par un engagement que l’on sent complice.
Son : 9 Notice : 10 Répertoire : 10 Interprétation : 10
Jean Lacroix




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