Superbes Carmina Burana à Zurich : chœur impeccable et direction inspirée de Paavo Järvi
Carl Orff (1895-1982) : Carmina Burana –Cantiones profanae cantoribus et choris cantandae comitantibus instrumentis atque imaginibus magicis. Alina Wunderlin, soprano. Max Emanuel Cencic, contreténor. Russel Braun, baryton. Zürcher Sing Akademie, dir. Florian Helgath. Zürcher Sängerknaben, dir. Konrad von Aarburg. Paavo Järvi, Orchestre de la Tonhalle de Zürich. Janvier 2023. Livret en allemand, anglais, français ; paroles en langue originale, traduction en anglais et allemand. 64’22’’. Alpha 1031
Pour illustrer les pochettes des Carmina Burana, les designers optent souvent pour une imagerie moyen-âgiste. La version d’André Previn chez DG placardait plutôt un lettrage rouge vif, à l’instar du présent CD, qui l’intègre dans graphisme noir-blanc, –les trois mêmes couleurs que les drapeaux de l’Allemagne hitlérienne. De quoi alimenter le débat sur les parages politiques du compositeur ? Par ailleurs, le livret ne propose qu’une traduction en allemand et anglais des paroles, supposant peut-être que les lecteurs francophones sont tous familiers du Mittelhochdeutsch et du latin médiéval.
Malgré une discographie déjà bardée de références, on accueille volontiers cette nouvelle occurrence, par un chef dont la poigne et le pragmatisme sont requis par cette cantate. Et qui s’est visiblement posé des questions, aboutissant à quelques singularités. Par exemple, en exergue de Veris leta facies, accentuer l’anacrouse notée au piano pour la disjoindre de l’interjection : un hiatus qui prélude à une délicate attention portée aux timbres, aux couleurs nimbant l’éveil du printemps.
Au regard d’une œuvre qui dure environ une heure, et moins de cinquante-deux minutes sous la baguette de Václav Smetáček (Supraphon, 1961), le minutage suggèrerait que Paavo Järvi déploie des tempos plutôt indulgents. De fait, leur versatilité accentue la signification des contenus expressifs : l’invocation O Fortuna menée tambour battant, mais un Veris leta facies très contemplatif. On succombera encore à la langueur qui distille le volet Chum, chum, geselle min. Même contraste, au sein de la Cour d’amour, entre pages lyriques (Amor volat undique ; Dies, nox et omnia ; Stetit puella ; In trutina) et élans passionnels impulsés avec énergie (Si puer cum puellula ; Veni, veni, venias qu’enfièvrent des pianos bien timbrés). Tempus est iocundum ménage les irruptions, les emports qui exaltent la réjouissance de l’hymen. En revanche, dans Ecce gratum n’est pas respectée l’accélération que prescrit la partition à chaque couplet (la blanche s’initie à 120, 132, puis 144) qui se borne derechef à cinquante-cinq secondes. En tout cas, quant au ton, l’enthousiasme croissant est légitime, et surprend moins que le long silence après la ponctuation de cloche, –certes surmontée d’un point d’orgue, mais peu d’enregistrements la laissent ainsi résonner.
Dans la Tanz consécutive, amorcée par un violon onctueux, on observera combien le maestro souligne voire exagère les fluctuations entre l’intermède flûté et le retour du refrain clamé aux cuivres : un séquençage conduisant à fragmenter cette danse rustique. La retenue interroge aussi dans Omnia sol temperat que le chef cisèle, parfume avec poésie, quand on sent Russel Braun plus prompt à s’empresser, à l’instar de son Dies, nox et omnia très affecté, et de son Ego sum abbas plus brailleur qu’imprécateur. La dramatisation se prête mieux au véhément Estuans interius, même si la voix fruste ne retrouve pas l’élan de caractérisation d’un Dietrich Fischer-Dieskau. Dans Circa mea pectora, on s’étonne de trois bizarreries de prononciation dans la bouche du baryton : « Vellet deus, Øellet dii », « Suspiira » (au lieu de suspiria), et surtout un malencontreux « Luçam donens tenebris » (au lieu de Lucem donat).
Les deux autres solistes s’acquittent honorablement. Rien à redire sur la prestation d’Alina Wunderlin, touchante, élégante, sans outrance, mais dénuée de l'ingénuité qu’instillait Patricia Petibon (avec Daniel Harding, DG). Pour la brève apparition de Max Emanuel Cencic dans Olim lacus colueram, on peut regretter une complainte plus efféminée et minaudeuse que parodique. On dirait que le cygne semble se satisfaire à rôtir sur la broche : complaisance plutôt que complainte ?! On y préférera, dans le vinyle de Wolfgang Sawallisch à Cologne (Electrola), l’inégalable verve d’un Paul Kuën, –Mime de génie dans Wagner, et qui s’immortalisa dans les opéras d’Orff.
À notre sens, la discographie reste dominée par le remake stéréo d’Eugen Jochum, pour son sens du théâtre et son évidente autorité. On prônera aussi l’archaïsante puissance visionnaire de Wolfgang Sawallisch, l’aisance théâtrale de Frühbeck de Burgos (Emi), ou la féérie d’Herbert Kegel à Leipzig (Eterna) répondant si souplement à l’invitation du sous-titre instrumentis atque imaginibus magicis. Ou encore le luxe ostentatoire et généreux de James Levine (DG). On tendra l’oreille aux bénédictines subtilités d’Herbert Blomstedt à San Francisco (Decca), à l’humour d’André Previn à Londres (Emi) ou de Daniel Harding, intelligent et malicieux. Malgré quelques flottements à visée poétique, Paavo Järvi affirme une rectitude rythmique que l’on situerait entre la fougue d’Antal Dorati (Decca), la mécanique hautaine de Seiji Ozawa à Berlin (Philips) et la mâle assurance d’un Riccardo Muti (Emi), qui cependant ne disposait pas d’un chœur aussi précisément focalisé que les troupes helvètes.
Car c’est un atout-maître que cette Zürcher Sing Akademie, s’honorant avec autant de virtuosité que de sensibilité, dans les effets de masse (superbe hymne Ave Formosissima) comme dans les piccoli cori et les divisi. Mention spéciale pour les messieurs, impeccables, implacables dans les libations d’In taberna quando sumus. Observons enfin que le faible niveau de gravure invitera à doper votre amplificateur de 5-6 db, pour profiter d’une captation fermement construite : à cette condition, le relief impressionnera dans les numéros de bravoure comme le célébrissime O Fortuna qui enchâsse l’œuvre dans son étreinte de fatalité, et que Paavo Järvi scande en conscience de l’inexorable.
Christophe Steyne
Son : 9 – Livret : 9 – Répertoire : 9 – Interprétation : 9,5