Mots-clé : Jean-Baptiste Doulcet

Beauvais célèbre le piano sous toutes ses formes

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Chaque année, Pianoscope de Beauvais invite un pianiste différent à en assurer la direction artistique. En 2025, Lucas Debargue propose une programmation où les chefs-d’œuvre du répertoire côtoient transcriptions et improvisations.

Notre week-end débute le samedi 18, au nouveau Théâtre du Beauvaisis fraichement inauguré au début de l’année, avec un concert « deux en un » réunissant Béatrice Berrut en première partie et Florian Noack en seconde. Tous deux excellent dans l’art de la transcription et de la composition, mais aussi dans celui, plus rare, de la présentation au public. Le programme de Béatrice Berrut s’attache à un répertoire de la fin du XIXᵉ siècle, tandis que celui de Florian Noack s’oriente vers le XXᵉ, avec une nette inclination pour le jazz. Parmi les pièces jouées par Berrut, le diptyque Polaris et Céphéides, de sa propre plume, évoque les constellations avec poésie et imaginaire.

Florian Noack, de son côté, impressionne notamment avec sa transcription des Danses polovtsiennes de Borodine, restituant au clavier toute la richesse orchestrale et la diversité des timbres. Au fil du récital, il affirme de plus en plus son goût pour le jazz à travers Five o’clock Foxtrot de Ravel, des Songs de Gershwin ou encore Dinah de Fats Waller, toujours dans ses propres transcriptions. Son interprétation respire la légèreté, la gaieté et le sourire, portée par une virtuosité jamais démonstrative, entièrement mise au service de la musique.

Festival de Menton 2025 : une mosaïque musicale entre mer et étoiles

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Le Festival de Menton s’ouvre généreusement avec deux concerts gratuits sur l’Esplanade des Sablettes, qui attirent un public nombreux et varié. En arrière-plan, la cathédrale Saint-Michel se détache dans la lumière du soir, tandis que des projections animent les façades colorées de la Vieille Ville – un véritable tableau vivant. Près de 600 spectateurs sont installés face à la scène, concentrés, curieux, attentifs. À cela s’ajoutent les promeneurs qui s’arrêtent, attirés par l’énergie et l’originalité du programme. On remarque des mélomanes fidèles mais aussi un public jeune, pour qui ces concerts sont peut-être une première rencontre avec la musique dite "classique". Une initiative aussi accessible que généreuse.

Le parcours commence avec la Nuit Fantastique de Romain Leleu et de son Sextet, qui fait voyager de Schubert à Milhaud, d’Arban — le Paganini de la trompette — aux musiques de films et standards de jazz. Virtuosité éblouissante, swing et lyrisme, la trompette se fait tour à tour tendre, spectaculaire et populaire. Une soirée festive qui lance la 76ᵉ édition sous le signe du partage.

Quelques jours plus tard, c'est le Quatuor Janoska  qui fait danser Menton.   Bach revisité à la Grappelli, Carmen de Waxman, Vivaldi métissé de jazz et de rumba… Leurs improvisations malicieuses électrisent le public, qui reprend en chœur L’Hymne à l’Amour d'Edith Piaf en guise de final. La ville entière semble vibrer : musique classique, humour et convivialité s’y marient sans frontières.

Au cœur de la ville, les concerts de 18h offrent une respiration singulière. Dans les Salons Grande-Bretagne du Palais de l’Europe, 250 auditeurs entourent les artistes dans une disposition circulaire : proximité, acoustique limpide, prix doux — une formule idéale pour la découverte.

La pianiste Célia Oneto Bensaid captive avec son programme Miroirs liquides, consacré à cinq compositrices françaises. Son jeu limpide éclaire Jeanne Leleu, Marie Jaëll, Camille Pépin, Rita Strohl… Le récital se termine sur un Ravel et un Philip Glass hypnotique. Une expérience sensorielle et poétique saluée par un public conquis.

Le festival Pianopolis à Angers : des générations d’âmes au clavier 

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Le festival Pianopolis a eu lieu du 27 mai au 1er juin. Pour cette troisième édition, deux temps particulièrement forts ont été offerts par deux femmes appartenant à deux générations éloignées : Elisso Virsaladze et Arielle Beck.

Récirtal d’Elisso Virsaladze : une leçon de piano

Le vendredi 30 mai, Elisso Virsaladze, née en 1942, qui a joué dans les salles les plus prestigieuses du monde, donnait son premier récital aux Greniers Saint-Jean d’Angers. Son art, unique, est tout un monde et impose le respect. Tout au long de la soirée en compagnie de Chopin, nous sommes frappés par ses rubatos extrêmement ondoyants, dans des mesures qui restent absolument rigoureuses. Ces mouvements subtils surprennent parfois par leurs originalités rythmiques ; ils sont si prodigieux qu’on se dit sans réserve qu’elle est peut-être la seule capable de produire de telles merveilles. Deuxième miracle : le son compact. À l’intérieur d’une dynamique très restreinte, elle exprime toutes les nuances que la partition exige. Ainsi, une montée vers une nouvelle section — notamment vers le début de la longue coda dans la Polonaise-Fantaisie ou de la Sonate n° 3 — ne débouche pas sur une explosion libératrice, mais la musique reste retenue en un certain sens, laissant à l’auditeur le soin d’entendre sa propre nuance. Dans la Troisième Sonate, sous ses doigts, plusieurs voix s’entrelacent et tissent une polyphonie aussi parfaite que celle de Bach, notamment dans la partie médiane du scherzo. Il s’agit d’une élaboration constante de la musique qui se déroule en direct, comme si elle se créait à nos oreilles. Les Nocturnes, Mazurkas et Valses suscitent la même sensation, avec un rubato encore plus mis en évidence. Les « refrains » de la Grande Valse op. 42 sont prodigieux d’agilité, de légèreté et de nuances. Chez elle, aucun pathos, aucun romantisme exacerbé, et pourtant, chacun les ressent intérieurement, guidé par la force de la musique — celle de Chopin, mais aussi celle qu’Elisso Virsaladze nous transmet à travers lui. Quelle leçon de piano !

Arielle Beck, jeunesse et maturité

Le lendemain, en fin d’après-midi, Arielle Beck, 16 ans, nous confirme que la maturité musicale n’est pas une question d’âge. Son programme — la Suite anglaise n° 2 de Bach, la Sonate en la mineur D. 784 de Schubert, la Première Sonate en fa dièse mineur op. 11 de Schumann — exige un sens de la construction et de la synthèse dont elle fait preuve avec une efficacité redoutable. Chaque pièce de la Suite anglaise est parfaitement bien cadrée dans son propre style, interprétée avec une rigueur admirable, même si elle ne laisse pas encore beaucoup de place à la fantaisie. Son Schubert est tout aussi solidement construit, chaque mouvement étant joué dans un tempo adéquat. Si l’expression de l’éternité et de l’intériorité propres à la musique du compositeur est encore à venir, Beck sait déjà mettre en avant la notion de temps suspendu, et celle du chant, si essentiels chez Schubert. À travers la Sonate de Schumann, elle fait montre d’une rigueur d’architecte. Telle une façade ou un intérieur contrasté par des éléments variés savamment introduits, elle exprime la douceur ici, la passion là, où l'inquiétude à un autre endroit. Bref, elle entre aisément dans le langage schumannien, fait d’oscillations d’humeur. Après un tel programme, la pianiste joue en bis les Variations sérieuses de Mendelssohn, avec une maîtrise ahurissante de précision et de structure. Là encore, son sens de la construction fait merveille : la longue montée vers la fin, avec une accalmie chorale au milieu, puis le retombé final, exprimant une sorte d’introspection après tant d’agitation… Tout y est mis en place avec une intelligence stupéfiante, rendant cette œuvre le sommet de la soirée.

La Folle Journée 2025 : une édition triomphale 

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Une mobilisation sans faille pour un festival incontournable

La 31e édition de La Folle Journée de Nantes s’est achevée le 2 février avec un succès retentissant. Sur 140 000 billets mis en vente, 135 000 ont trouvé preneur, confirmant l’attachement du public à cet événement annuel. L’annonce brutale, quelques semaines auparavant, d’une baisse de 70 % des subventions culturelles dans la région Pays de la Loire n’a fait que renforcer cette mobilisation.

Avec plus de 300 concerts répartis sur cinq jours, près de 2 000 artistes issus des cinq continents et un répertoire de plus de 1 800 œuvres, l’organisation de l'événement force le respect. Malgré les difficultés que traverse le milieu culturel, cette fête bien ancrée dans le paysage nantais a su maintenir son élan. Comme l’a affirmé son fondateur et directeur artistique, René Martin, lors de la conférence de presse du dimanche 2 février : « La Cité (des Congrès de Nantes) est un vaisseau qui sait s’adapter. De la Covid, on s’en est sorti, on s’en sortira donc cette fois-ci. » Une conviction qui, sans doute, fait la force et la résilience de l'événement.

Sophia Liu, jeune prodige du clavier

La Folle Journée s’est imposée comme un tremplin pour les jeunes artistes, notamment les pianistes. Il y a plus de dix ans, Alexandre Kantorow faisait ses débuts avec orchestre sur la grande scène de la Cité des Congrès. Cette année, c’est Sophia Liu, une Canadienne de 16 ans elle aussi, qui a marqué les esprits par ses interprétations magistrales. Récemment produite à la Fondation Louis Vuitton, cette élève de Dang Thai Son est un véritable phénomène. Son programme – les Troisième et Quatrième Impromptus de Schubert, Andante Spianato et Grande Polonaise Brillante et les Variations sur "Là ci darem la mano" de Chopin – ne semblait pas, de prime abord, révéler une singularité particulière. Pourtant, dès qu’elle pose les mains sur le clavier, elle captive par une musicalité fluide et naturelle. Son talent réside aussi dans les subtiles surprises qu’elle introduit, jouant en forte là où personne ne l’attend, et ce, sans la moindre extravagance. Dans Chopin, sa personnalité musicale s’affirme pleinement. L'équilibre qu’elle confère à Andante Spianato et Grande Polonaise Brillante – une œuvre où les motifs répétitifs peuvent parfois nuire à la structure – est remarquable. La pièce, souvent plate sous des doigts moins inspirés, se révèle pleine de nuances et de relief. Dans les Variations sur « Là ci darem la mano », elle offre un véritable bel canto pianistique, avec une vocalité si prégnante qu’on croirait entendre les respirations d’un chanteur. L’atmosphère théâtrale de l’opéra se dessine naturellement, avec des jeux d’ombre et de lumière presque visuels. Au fil des variations, elle fait surgir les différents personnages de Don Giovanni avec une éloquence saisissante. Une telle maîtrise sans une virtuosité gratuite est rare, surtout à son âge. Son avenir s’annonce des plus prometteurs.

Beaux claviers

La Folle Journée, toujours fidèle à son engagement envers l'excellence, a mis en lumière cette année encore des talents exceptionnels au clavier. Adam Laloum, dont le nom est synonyme de profondeur et de sensibilité, a fasciné son public avec deux œuvres majeures de Schumann, dans le cadre de la thématique « Leipzig 1838" » : Kreisleriana et la Novellette op. 21 n° 8. Si Kreisleriana est un terrain familier pour de nombreux pianistes, peu s’attaquent aux Novellettes. De cette œuvre qui s’étale sur une cinquantaine de minutes, pleine de contrastes et d'émotions, il a choisi la huitième et dernière, la plus ample, qui partage avec Kreisleriana une certaine similitude d’esprit. L’exécution de Laloum, le samedi 1er février à 11h15, a transcendé l’heure matinale, et son interprétation immersive du répertoire romantique allemand a transporté les spectateurs dans un autre monde, riche en nuances et en poésie.