Trois sonates de Beethoven sur trois pianofortes : brillant coup d’essai de Tomasz Ritter

Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Sonates no 1 en fa mineur Op. 2 no 1, no 18 en mi bémol majeur Op. 31 no 3 « La Chasse », no 30 en mi majeur Op. 109. Tomasz Ritter, pianoforte. Mars 2025. Livret en anglais, français. 57’31’’. Ricercar RIC 477
Le partenariat entre Outhere et le Concours de Musique Ancienne de Bruges permet de tendre les micros à Tomasz Ritter, lauréat de la saison 2024 dédiée au piano d’époque. Le projet de ce disque est limpide : piocher une sonate dans chacune des trois périodes créatrices de Beethoven, et les jouer sur des pianofortes adaptés à chacune. Trois instruments de la riche collection Maene ont été choisis, et apparaissent sur les volets du digipack. Successivement deux Chris Maene d’esthétique viennoise : d’après un Anton Walter (1795, exactement contemporain de l’opus 2) et d’après un Nannette Streicher (1808). Puis un Broadwood de 1812, original et restauré, proche de celui que le compositeur avait reçu en 1817 du facteur londonien.
Franc, riche en harmoniques, le dérivé de Walter offre une chatoyante palette à la première sonate. Elle profite de ses nacres, mais aussi d’une précise mécanique dans le Prestissimo hérissant ses accords plaqués sur un galop de triolets. Le fougueux égo beethovénien ne s’en laissera pas conter dans l’épisode central en la bémol majeur, qu’ici l’on nous sert guindé, comme singeant les perruques du Classicisme dont l’élève de Haydn se dédouanera progressivement.
Plus mate, la sonorité tendue de la copie du Streicher se prête idéalement au jeu intrépide du musicien polonais, conférant un imprédictible primesaut à l’Allegro. Dans ces ombrageuses saillies, le staccato hâbleur de Tomasz Ritter électrise et harponne, démultiplie les audaces. Le goût de la provocation ne désarme pas dans le Scherzo, lancé bride abattue, giflé par des fortissimos qui laissent éberlué (0’48, 2’13). La conclusive cavalcade Presto con fuoco, dans laquelle Carl Czerny (1791-1857) voyait une évocation de chasse, bondit ici à l’abordage. Sans frein, l’intarissable énergie ferraille dru, éreinte. On se laisse volontiers malmener par ce brûlot moins malicieux qu’offensif.
Les tessitures du Broadwood s’entendent plus homogènes, mais aussi plus laminées. Ses nuances feutrées, son medium évanescent parfument les arabesques schumanniennes du Vivace. L’envergure semblerait éteinte par une captation qui manquât un peu de corps, contrairement aux deux précédents pianofortes. C’est surtout que la pédalisation permet une dynamique qui donne pleine mesure de sa puissance dans le véhément mouvement central, investi par un fier caractère.
Les teintes subtiles trouvent leur emploi, charment, dans les variations du Gesangvoll, mit innigster Empfindung, où Tomasz Ritter révèle l’intelligence de sa conception et la finesse de son phrasé : astringent mais expressif, soignant chaque étape avec un art constant du sostenuto. On goûtera ce Leggiermente intimement soupesé (3’39), cet Allegro vivace ébroué avec zèle (4’59), cette autoritaire conduite du fugato (7’57). Et enfin, magistrale, la densité inculquée à l’ultime avatar Tempo primo, secoué crescendo par son tellurique trille dans le bas de clavier (9’31), préludant à un orgasme qui se débonde en siphonnant la transe.
Au-delà de l’intérêt documentaire de ce triptyque, valorisant un tiercé organologique aussi typé que pertinent, c’est surtout un interprète de haute stature qui se voit révélé par cet album. Technique suprême et patte léonine, qui n’a pas élimé ses griffes pour le résilient opus 109. Après ces prémices discographiques au sommet, on brigue Tomasz Ritter dans quelques sonates « Sturm und Drang ». On s’impatienterait de le retrouver dans une Tempête, une Appassionata, voire des Diabelli qui sous ses doigts sagaces et stimulants se promettraient passionnantes. Le label Ricercar serait bien inspiré de prolonger ce coup d’essai qui tient déjà d’un maître.
Christophe Steyne
Son : 8,5 – Livret : 9 – Répertoire : 9-10 – Interprétation : 10