Janssens, Rilke, Fromont, une association détonante

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Après une dernière séance, aux auditoires Sainte-Barbe, d’un cours consacré à l’individualisme (« qui se sent morveux, qu'il se mouche », dit La Flèche à Harpagon) à l’époque contemporaine – ça avait bien commencé, structuré, circonstancié et éclairant mais les dernières heures, absconses, lacaniennes et crispantes, ont littéralement annihilé ma capacité d’attention, asphyxiant du même coup mes velléités de réconciliation avec la philosophie –, je prends le temps de Louvain-la-Neuve à Eghezée (rentrer chez moi eût été une hérésie kilométrique), aidé par un GPS qui s’amuse à me faire voir la bonne rue dans le mauvais village. Je ne vois de la commune rurale de Hesbaye que la nationale et ses commerces, non loin de l’Ecrin, dont l’animateur-directeur Benoît Raoult tente ce soir, c’est trop peu courant dans l’agenda d’un centre culturel, une incursion programmatique dans la musique écrite.

La salle, modulable, réarrangée en un club où l’on peut étendre ses jambes, fait de demi-cercles de chaises entourant une petite table où déposer son verre, accueille un public probablement peu habitué à l’expérience musicale que sert la nouvelle œuvre de Claude Evence Janssens, oratorio contemporain de neuf cantates sur des textes de Rainer Maria Rilke (« le poète des poètes ») et des photographies d’André Fromont, extraites de son immense photothèque, pliées sur un axe médian à la manière des taches d’encre du Rorschach, puis retravaillées et adaptées au format rectangulaire de l’écran sur l’arrière-scène – s’y projettent les mots (traduits) du poète austro-hongrois et autrichien, qu’il écrit en français comme en allemand. Sur le plateau, les musiciens de Sturm und Klang et le chef Thomas Van Haeperen, la soprano Clara Inglese et le baryton Kris Belligh, tous deux côté cour.

L’œuvre est fertile, abondante plus qu’ambitieuse, elle ouvre et dispense avec générosité – ni vide ni temps suspendu, sa vitalité est électrique ; Claude Janssens embarque musiciens et public sans chichis ni emphase, avec une bonhomie qui nous fait oublier le foisonnement de l’écriture (l’arrangement est d’une fluidité !) : les neuf mouvements s’enchaînent, à peine bornés par des transitions où cloche tubulaire (Jean-Louis Maton) et piano prennent l’avant-plan – c’est lui qui se permet les dissonances qui rappellent que tout n’est pas mélodie –, la première conclut, le second introduit. Imprégnée de tout ce que le compositeur a entendu dans sa longue vie de musicien (il est tromboniste et saxophoniste, vit le jazz de l’intérieur, fraie avec ces gars qui se fichent des frontières entre musiques populaire et savante), la musique de Janssens est une osmose, fusionnée avec cœur, de tradition et innovation – pour laquelle il prend aux instruments acoustiques (les cordes, le basson, le cor) et électriques (la guitare de Jona Kesteleyn, les sons du Roland RD-800 de Fabian Coomans), comme aux sons africains, comme aux processeurs de Quentin Meurisse ; une musique qu’il fait émerger d’un no man’s land sonore où d’autres voient un fouillis patraque.

L’étonnement vient de l’immédiateté, de l’accessibilité, de l’évidence : je suis dedans, dès la première note, je ne vois pas mes pieds se joindre pour y sauter – gaiement, pépiant ; et pendant 70 minutes, pas un moment je ne décroche, l’enthousiasme s’installe, enfourche, s’élève, le plaisir mouille les yeux et pousse comme germe une graine filmée en accéléré dans un documentaire végétalien, la fleur se déploie – elle est de toute beauté.

Après, devant un verre, je me demande : que penserait un avant-gardiste de Also sprach Rilke ? Complexité, atonalité, timbre, son… La chose est dense, crée des moments rares (comme cette conversation guitare électrique et violoncelle – Catherine Lebrun), mélange règles et expériences – à la manière de précurseurs tels Henry Cow ou Magma (pour puiser des références dans le domaine du rock dévoyé d’une période, les années 1970, particulièrement créative en la matière). La chose est impure aussi, comme l’est (c’est mal vu à notre ère de virginité nationaliste) le sang de chacun d’entre nous, foutoir génétique depuis qu’Homo sapiens a pris un ticket Ryanair (avec supplément bagage) pour sortir d’Afrique il y a 50.000 ans ; n’est-ce pas précisément ça, la vie ? Un éternel brassage – duquel Claude Evence Janssens a l’art de faire émerger ce qui constitue peu à peu une œuvre. La chose se défait des contraintes – mais garde en tête ses devoirs : une liberté, de celles qui, au contraire du morveux qui s’est mouché quelques paragraphes plus haut, respecte l’autre et lui offre un moment de joie et de ravissement – comme à moi, ce soir.

Eghezée, L’Ecrin, vendredi 27 mars 2026

Bernard Vincken

Crédits photographiques : Bernard Vincken

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