Un chef-d’œuvre chaque fois bouleversant, une lecture composite - Dialogues des Carmélites de Francis Poulenc
A l’Opéra de Nancy, « Dialogues des Carmélites » de Francis Poulenc a une fois de plus bouleversé son public, dans les interpellations multiples de son livret, dans la plénitude significative de sa partition.
Aux sources du livret, une nouvelle de Gertrude von le Fort, « La Dernière à l’échafaud » : l’histoire vraie de seize religieuses condamnées à la guillotine en juin 1794 pour avoir refusé de prêter serment à la République. Georges Bernanos en a fait une pièce de théâtre, Francis Poulenc un opéra.
Le texte de Bernanos est en effet bouleversant qui, par le biais des religieuses, nous confronte aux questionnements de la peur, de la grâce, de la foi, de la mort, du dépassement et de l’accomplissement de soi pour soi et avec les autres. Ce qui en fait un opéra rare, et qui nous touche davantage et plus profondément que tant et tant d’autres aux péripéties rebondissantes, même si elles s’en prennent aux grands déferlements passionnels. Ce que vivent ces religieuses, ce qu’elles tentent de vivre en fait dans un monde en éruption, nous renvoie à des questionnements fondamentaux. De plus, ce texte installe en nous une communauté de cœur et d’âme avec ces femmes, nous impliquant dans ce qu’elles vivent avec leurs forces et leurs faiblesses. Mais
si ces mots, si ces « Dialogues », nous touchent tant, c’est qu’ils ont été exaltés, portés à incandescence par la partition de Francis Poulenc. Sa musique ne s’impose jamais aux mots, elle les met en valeur, elle les donne à mieux entendre. Les intermèdes font en quelque sorte le point sur ce qui vient de se jouer et laissent entendre ce qui va suivre. Le chant de chacune est un chant différencié, révélateur de ce qu’elle est, de ce qu’elle ressent, de ce qu’elle craint, de ce qu’elle crie, de ce qu’elle accepte. Espièglerie et sourires de Sœur Constance, déchirement atroce de la Supérieure, cheminement difficile de Sœur Blanche, force lucide de Madame Lidoine, présence empathique de Mère Marie.
A Nancy, Marc Leroy-Catalayud met l’Orchestre de l’Opéra national de Nancy-Lorraine au diapason de cette partition. Quant à la distribution, elle est aussi bouleversante dans sa diversité que l’œuvre qu’elle interprète. J’ai été très touché par ce que je viens d’appeler la force lucide que confère Claire Antoine à son personnage de Madame Lidoine ; par la solaire Sœur Constance de Michèle Bréant ; par les cris terribles de l’agonisante Mère supérieure de Héléna Rasker ; par la si présente et décisive Mère Marie de l’Incarnation de Marie-Adeline Henry. Et bien sûr par cette Blanche de la Force en quête d’elle-même d’Hélène Carpentier, de ses premiers élans au doute et à la révélation. Bienvenus dans leurs rôles aussi Matthieu Lécroart/Marquis de la Force, Pierre Derhet/Chevalier de la Force, Kaëlig Boché/Aumonier, Aurélia Legay/Mère Jeanne, Aline Martin/Sœur Mathilde, Christophe Sagnier/M. Javelinot, Stéphane Wattez/Premier commissaire et Benjamin Colin/Second commissaire.
C’est Tiphaine Raffier qui nous a donné à voir cet univers fascinant. Une première mise en scène d’opéra pour elle. Une mise en scène qui m’a paru composite, dans la mesure où, si elle additionne de nombreuses bonnes idées, elle n’atteint pas vraiment à une vision intégrée de l’oeuvre. Ainsi une actualisation du propos avec des images et des objets d’aujourd’hui, télévision, machine à laver ; mais en même temps, des textes projetés qui ne cessent de renvoyer au contexte historique de l’œuvre ; dans la froideur réaliste de l’infirmerie du couvent, une si touchante présentation de la Supérieure malade et mourante, en blouse d’hôpital et lange d’incontinence ; une fascination de Blanche pour Jeanne d’Arc et ses rêves d’identification ; des arrêts sur image pour composer comme des tableaux ; des images vidéo en gros plan ; une séquence finale sous une pluie déferlante.
Encore ému par les derniers moments si intenses de l’opéra– le Salve Regina tailladé des terribles coups de lame qui guillotinent les religieuses l’une après l’autre – le public a ovationné cette production.
Stéphane Gilbart
Nancy, Opéra de Nancy-Lorraine, 25 janvier 2026
Crédits photographiques : Jean-Louis Fernandez