Un Faust magnifique desservi par la vulgarité de la mise en scène

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© Vincent PONTET / Opéra de Paris

Le chef-d’œuvre cher à Hergé envoûte à nouveau Paris. D'autant mieux que sur son nuage de bonheur, tel un Jupiter bienveillant, Michel Plasson dispense une fois encore les trésors de son art. Il ne laisse aucun détail orchestral, aucune nuance dans l'ombre, se plaisant à faire savourer chaque contraste, chaque plan sonore, chaque trouvaille musicale. La salle est suspendue, attentive à ne rien perdre de cette grande, somptueuse leçon d'art lyrique. Si l'esthétique de la médiocrité règne sur scène, ce n'est pas le cas dans la fosse. L'orchestre peut déployer, sous l'ample battue, ses lignes fluides, caressantes, ondulantes, ses couleurs acides, fraîches et mordorées dans cette sorte d'entre-deux, cette indécision mystérieuse si caractéristique de Gounod. L'éloquence aussi de ces conversations multiples entre orchestre, chœurs et voix, la labilité des sentiments, leur subtilité se révèlent une fois de plus - c’était la 2663e représentation de Faust sur la scène de l'Opéra de Paris !- merveilleusement efficace. Le génie de Gounod, conjugué avec celui de Goethe, encore proche du belcantisme (le personnage de Siebel par exemple), à l'ombre du Grand Opéra Romantique dans les sillages de Berlioz, Saint-Saëns ou Massenet, trouve là une expression unique qui touche le public depuis le jour de sa création -avec récitatifs chantés et ballet, le 3 mars 1869. Il est servi par de fort belles voix. Piotr Beczala, Faust de fière prestance même si la ligne de chant paraît parfois tendue, Krassimira Stoyanova, Marguerite au timbre ravissant, ultra-sensuelle, mais à l'émission slave faussant le style requis pour la vocalité du rôle, Ildar Abdrazanov, Méphistophélès sympathique plus convaincant dans ses ricanements formidablement « musicaux » que dans sa « Ronde du Veau d'or » quelque peu vacillante et sa diction française confuse. Jean-François Lapointe, impeccable de style, d'envergure vocale, de présence dramatique s'impose en Valentin qui voit son rôle étoffé à juste titre, tout comme le Siebel joliment chanté d'Anaïk Morel. Doris Lamprecht (Dame Marthe) intéresse plus par son jeu que par un chant inégal tandis que Damien Pass (Wagner) semble vocalement plus en difficulté qu'à l'époque de sa victoire au Concours Nadia et Lili Boulanger. Enfin, les chœurs masculins emportent tout sur leur passage avec le fameux « Gloire immortelle de nos aïeux » que la salle brûle d'entonner dans le même élan. La représentation de la Bastille dure 3h avec l’entracte de 35 minutes. La durée à l'origine étant de 3h10 environ de musique, il y a donc peu de coupures par rapport à la création. Mais -que diable!- quitte à faire des économies, pourquoi n'a- t-on pas interchangé la quincaillerie tape à l’œil de l'Aïda de Py avec ce squelette blanchi de bibliothèque vidée de ses livres qui a survécu à la précédente mise en scène de Martinoty ? Par quelle inspiration méphistophélique a-t-on confié cette « nouvelle mise en scène » (c'est une création qui était annoncée à l'origine) à un jeune assistant d'à peine trente ans, à la culture lacunaire, ne reculant devant aucune platitude, comme pour illustrer le premier mot du Docteur Faust : « Rien ! » ? Au milieu de l'arène définie par les ossements étagés se succèdent un bureau, un bar glauque autour duquel se coagulent des grappes de choristes pour une kermesse laide à pleurer, un arbre mort, un chariot portant un cercueil d'où explosent quelques pétards pour la Nuit de Walpurgis, puis retour du bureau : car tout cela n'était que le songe du vieux docteur à l'agonie. Par quelle étourderie sadique (ou quelle misogynie) a-t-on pu accoutrer Marguerite d'un petit pull moulant vert vif à manches courtes, d'une jupe orange mi-mollet, de chaussures à talons bobines, d'une perruque rousse agrémentée d'un coquin petit béret bleu puis enveloppée dans un manteau-tonneau-cape... encore vert ! Tout de même ! Si les acteurs et actrices ne portent jamais de vert (ou de violet en Italie), c'est pour une raison tout à fait rationnelle : le vert donne sur scène un teint de cadavre à n'importe. Les imperméables mastic, les costumes trois-pièces et les tailleurs années '30 devraient aussi être bannis à tout jamais des plateaux d'opéra. Mais, après tout, comme le disait une dame fataliste à sa voisine pendant l'entracte : « J'ai vu pire » !
Bénédicte Palaux Simonnet
Paris, Bastille, le 2 mars 2015

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