Une nouvelle orchestration pour La ville morte de Nadia Boulanger et Raoul Pugno

Nadia Boulanger (1887-1979) et Raoul Pugno (1852-1914) : La ville morte, opéra en quatre actes. Orchestration de Joseph Stillwell et Stephan Cwik, sous la supervision de David Conte. Melissa Harvey (Hébé), Laurie Rubin (Anne), Joshua Dennis (Léonard), Jorell Williams (Alexandre) ; Talea Ensemble, direction Neal Goren. 2024. Notice en anglais. Livret en français avec traduction anglaise. 100’ 03’’. Un coffret de deux CD Pentatone PTC 5187 492.
Nadia Boulanger doit sa grande réputation à ses éminentes qualités dans le domaine de l’enseignement. Mais elle a connu aussi une période de composition, qui s’est arrêtée en 1920, après le décès de sa sœur cadette Lili, disparue deux ans auparavant à l’âge de 24 ans. Elle a fait la connaissance du pianiste Raoul Pugno, virtuose de talent qui a enseigné au Conservatoire de Paris et était jury lors de son examen d’accompagnement, en 1904. Pugno, qui était aussi compositeur d’opéras ou de ballets, devint un ami de la famille et un intime de la jeune Nadia, avec laquelle il se produira en duo dans des concerts et composera en 1908 un cycle de mélodies, Les Heures claires, sur huit poèmes d’Émile Verhaeren, qui y célèbre l’amour avec son épouse. Nadia et Raoul, qui était marié, ont-ils eu une liaison ? La question a souvent été soulevée ; la rédactrice de la notice du présent coffret, Caroline Potter, spécialiste britannique de la musique française, signale que de récentes découvertes indiquent qu’ils furent amants, situation gardée secrète dans la société moralisatrice française du début du XXe siècle.
Nadia Boulanger et Raoul Pugno envisagent un nouveau projet commun à partir de 1909 : un opéra basé sur la pièce en cinq actes La Città morta (1898) de l’écrivain italien Gabriele D’Annunzio (1863-1938), un ami de Pugno qui pratique la langue française avec aisance, et dont l’écriture expressive est teintée de musicalité. Il collaborera avec Debussy en 1911 pour Le Martyre de Saint-Sébastien. Le travail pour La ville morte se poursuit jusqu’en 1912 ; la préparation de la création est envisagée à l’Opéra-Comique pour le milieu de l’année 1914. Dans l’intervalle, le duo entreprend une tournée en Russie. Pugno y tombe gravement malade et meurt à Moscou le 3 janvier 1914. La Première Guerre mondiale va empêcher la réalisation du projet, qui ne verra jamais le jour, Nadia Boulanger ayant perdu l’orchestration complète de l’opéra. Une reconstitution, sur la base de documents qui ont survécu, a été créée à Sienne en 2005 ; une autre a été mise en scène à Göteborg en 2020. Celle qui est proposée aujourd’hui, avec quelques coupures dans le texte et sans chœur, est une version de chambre orchestrée par les Américains Joseph Stillwell (°1984) et Stephan Cwik (°1987), avec les conseils éclairés de David Conte (°1955), qui fut, de 1975 à 1978, l’un des derniers élèves de Nadia Boulanger.
On ne confondra pas La ville morte de Boulanger/Pugno avec celle de Korngold, qui s’inspire de Georges Rodenbach. Ici, l’intrigue se déroule à la fin du XIXe siècle, dans la cité grecque de Mycènes, où quatre archéologues font des fouilles. Anne, qui est aveugle, est désespérée ; elle sait que son mari, Alexandre, ne l’aime plus. Ce dernier est attiré par Hébé, provoquant ainsi la jalousie du frère de celle-ci, Léonard, qui éprouve pour sa sœur une attirance incestueuse. Sur cette rivalité passionnelle, vient se greffer la découverte de tombes, de bijoux et d’objets qui pourraient avoir appartenu à Cassandre et à Antigone. Croyant être proche de la fin de sa vie, Anne encourage Alexandre à épouser Hébé lorsqu’elle aura disparu. Elle en parle à Léonard, qui, fou de jalousie, tue Hébé, pour préserver son innocence. Anne aura des mots sibyllins au moment où le rideau tombe : Ah ! Je vois ! Je vois ! Comme si la mort d’Hébé la faisait exister…
La présente production, collaboration entre l’Opéra national grec et le Catapult Opera américain, a été enregistrée en public, du 18 au 21 avril 2024, au Skirball Center for the Performing Arts de New York ; quelques photographies en couleurs de la représentation sont proposées. Ici, onze instrumentistes seulement entrent en jeu : deux violons, un alto, un violoncelle, une contrebasse, une flûte, un hautbois, une clarinette, un basson, un cor et un piano. Cet ensemble réduit ajoute une atmosphère de décantation musicale, fluide et chaleureuse, dans un climat d’échos debussystes, à la belle langue poétique de D’Annunzio, raffinée, parfois sophistiquée, mais toujours intense et pleine d’émotions pour une action passionnée. On ne saura jamais ce que l’orchestration définitive de Boulanger/Pugno aurait donné, mais on peut penser que la compositrice aurait approuvé cette approche de plénitude radieuse.
Excellente équipe vocale, américaine, mais attentive à prononcer le français, ce qui permet presque de se passer du livret. Mais celui-ci apporte un plus quand sa lecture est simultanée à l’écoute. La soprano Melissa Harvey est une Hébé convaincante, son chant est nourri par la conduite de la phrase musicale. La mezzo-soprano Laurie Rubin endosse le rôle d’Anne ; elle est aveugle de naissance, comme l’héroïne qu’elle incarne, et met de l’intensité dans son jeu, avec le bénéfice d’un timbre riche. Le ténor Joshua Dennis, à la belle musicalité, est Léonard, emmêlé dans sa passion incestueuse. Le baryton Joshua Willems est lui aussi en adéquation avec son personnage.
Le Talea Ensemble, fondé en 2008, a centré son activité sur la créativité, dont il donne un témoignage accompli, dirigé avec une grande finesse par Neal Goren, idéal animateur de cet opéra de chambre. Dans une note d’intention, Goren estime que la présente orchestration peut encourager d’autres productions, riches et captivantes de La ville morte. On ne peut que lui donner raison après l’audition de cette première gravure mondiale très réussie.
Son : 8,5 Notice : 9 Répertoire : 9 Interprétation : 10
Jean Lacroix