Ursina Maria Braun se confronte à Bach et nous fait découvrir les Préludes pour violoncelle de Sofia Goubaïdoulina 

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Jean-Sébastien Bach (1685 -1750) : “Allemandes” extraites des Suites pour violoncelle (seul n° 1, 2, 3, 4, 6. Suite n°5 Sofia Goubaïdoulina (1931-2025) : Dix Préludes pour violoncelle seuls. Ursina Maria Braun, violoncelle. 2025. Textes de présentation en allemand et anglais. 72’11’’.  Audite 97.830

De prime abord, on pourrait croire à un disque carte de visite. Jeune trentenaire Ursina Marina Braun a été formée auprès d’excellents professeurs -dont Clemens Hagen et le regretté Heinrich Schiff- à Zurich (sa ville d’origine), Salzbourg et Vienne, et a ensuite été lauréate de plusieurs  concours dont le Concours Bach de Leipzig et -ce n’est pas sans importance- obtenu un second prix au non moins prestigieux concours de musique ancienne Musica Antiqua de Bruges en 2021. Même si son nom n’est encore des plus familiers, sa carrière est déjà bien lancée, tant dans le domaine de la musique de chambre que celui de la musique orchestrale. En, effet, elle occupe le poste de premier violoncelle du Concentus Musicus de Vienne, ensemble pionnier de l’approche historiquement informée fondé par Nikolaus et Alice Harnoncourt et a déjà occupé la même fonction auprès de l’Akademie für Alte Musik de Berlin ou d’ensembles ‘’traditionnels’’ comme l’Orchestre symphonique de la Radio bavaroise ou la Camerata de Salzbourg. 

Nous avons donc affaire ici à une musicienne qui a plus d’une corde à son arc(het) et va s’empresser de le démontrer. 

À ceux qui lèveraient les yeux au ciel en voyant le présent disque tout en se demandant si nous avons vraiment besoin d’une version de plus des Suites pour violoncelle de Bach, on demandera de retourner la pochette pour voir que le programme proposé est bien moins conventionnel qu’il n’y paraît. Car sa principale attraction est de proposer les méconnus Préludes pour violoncelle de l’immense compositrice russe Sofia Goubaïdoulina, décédée il y moins d’un an en Allemagne où elle vivait près de Hambourg depuis 1992. Tout comme les Suites de Bach se présentent modestement comme des recueils de danses, les dix brefs Préludes de Goubaïdoulina -composés en 1974 et révisés cinq ans plus tard, leur durée oscille ici entre 1’20 et 3’28 - s’annoncent comme autant d’études destinées à aborder chacune un aspect particulier de la technique de l’instrument : staccato, legato, pizzicato, jeu sur le chevalet (sul ponticello) ou la touche, avec la pointe ou le talon de l’archet, le ricochet, le jeu en harmoniques (flageolets), avec et sans sourdine. Tout cela pourrait être bien sec et ennuyeux, mais le miracle est que ces défis techniques sont relevés par la compositrice avec un mélange de rigueur et d’imagination sonore  qui font beaucoup penser à ce qu’a su accomplir Debussy dans ses Études pour piano. Comme dans le cas du musicien français, l’objectif avéré de surmonter une difficulté technique clairement annoncée débouche sur une musique qui, outre qu’elle exige beaucoup de l’interprète  transcende, et de loin, la seule finalité pédagogique. Songeons au prenant Pizzicato-Arco (VIII), aux tourbillons sonores de Arco-Pizzicato (IX) ou au franc lyrisme de Legato-Staccato ((II). Dans le Sixième prélude (Flagioletti),  Goubaïdoulina nous donne à entendre une étrange musique nocturne à la Bartók.  On pense à nouveau au compositeur hongrois dans le Prélude IV (Ricochet) qui allie finesse et rigueur sans concession. Le doute n’est pas permis : ces Préludes sont un ajout de première importance au répertoire d’un instrument toujours plus populaire et on ne peut qu’espérer que nombreux seront les violoncellistes qui mettront à leur  répertoire ces magnifiques oeuvres où le talent d’une compositrice de premier plan transforme en pure poésie ce qui eût pu n’être qu’ennuyeuse contrainte. 

Et Bach dans tout ça, me direz-vous ? Ici, la réponse est largement positive.

Les Allemandes des Suites 1, 2, 3, 4 et 6 qui encadrent et s’insèrent entre les Préludes de Goubaïdoulina sont interprétées en tenant bien sûr compte des acquis de l’interprétation baroque. Ursina Maria Braun fait ici preuve d’une technique ferme et d’une belle franchise dans l’interprétation, toujours digne mais aussi poétique, expressive et pleine de vivacité. Tous ces mouvements sont joués sur un très bel instrument de Carlo Ferdinando Landolfi construit autour de 1770 et modernisé depuis.

Pour la Cinquième suite, la seule jouée dans son intégralité, la musicienne suisse utilise un instrument historique du 17ème siècle dû au luthier anglais Edward Pamphilon avec des cordes en boyau et au son un peu terne et étranglé qui plaira davantage à certains qu’à d’autres. Si l’interprétation ne révolutionne pas la pléthorique discographie de l'œuvre, elle est d’une réelle probité mais aussi d’une belle souplesse, comme dans le Prélude ou la Courante, dynamique et bien enlevée. Dans l’émouvante Sarabande, Braun souligne subtilement les premières notes des phrases et cherche à faire de la musique plutôt que d’aller chercher la profondeur. Les Gavottes sont dansantes et d’une fine gaieté. La Gigue finale est plus tranchante, avec parfois un recours au vibrato entendu ici comme ornement. 

Si la concurrence est rude dans Bach, on ne félicitera jamais assez Ursina Maria Braun de nous avoir fait découvrir cette œuvre majeure que sont ces Préludes pour violoncelle de Goubaïdoulina.

Son 10 - Livret 10 - Répertoire 10 - Interprétation 9 (Bach)/10 (Goubaïdoulina).

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