Volcans hongrois sous ciel canadien : Gimeno embrase Toronto dans Bartók
Béla Bartók (1881-1945) : Le Mandarin merveilleux, Op.19,Sz.73 ; Concerto for Orchestra, BB 123/Sz. 116. Emilie Cecilia Lebel (née en . 1979) : The Sediments. Toronto Mendelssohn Choir, Toronto Symphony Orchestra, direction : Gustavo Gimeno. 2024. Livret en français et anglais. 90’13’’. HMM905365
Le Mandarin merveilleux et le Concerto pour orchestre de Bartók, c’est un diptyque volcanique qui embrase l’orchestre comme peu d’œuvres du XXe siècle. Gustavo Gimeno et l’Orchestre symphonique de Toronto, avec cette nouvelle parution chez Harmonia Mundi, nous propulsent au cœur de deux sommets du compositeur hongrois : le ballet sulfureux et le concerto étincelant. L’audace était de mise en terre canadienne.
On devine chez Gimeno, après ses cycles précédents, le goût d’un chef qui ose les contrastes brutaux et les couleurs primitives. Dès les premières notes du Mandarin merveilleux, dans sa version intégrale restaurée, Gimeno libère une énergie tellurique, presque expressionniste. Les percussions martèlent le rythme obsessionnel de la poursuite, tandis que les cuivres hurlent la luxure et la violence de ce ballet scandaleux. L’orchestre de Toronto est d’une précision féroce et fait jaillir des strates folkloriques hongroises mêlées à des dissonances wagnériennes – les cordes glissent comme des serpents, les vents claquent en syncope. C’est primal, haletant : Gimeno dose les crescendos avec une sauvagerie calculée, capturant l’essence tragique d’un mandarin invincible qui défie la mort. Le Toronto Mendelssohn Choir ajoute une aura éthérée aux chœurs, comme un écho spectral à la débauche.
Transition toute trouvée vers The Sediments d’Emilie Cecilia Lebel, commande de l’orchestre : une méditation stratifiée sur la nature et la mémoire collective, qui fait le pont avec une poésie contemporaine. Les textures superposées évoquent des sédiments géologiques, avec une subtilité qui contraste le feu bartókien. Gimeno y infuse une respiration ample, laissant l’ensemble déployer ses mystères sans forcer la note. C’est un intercalaire fascinant, qui ancre le disque dans l’actualité sans trahir l’héritage.
Puis vient l’explosion avec le Concerto pour orchestre, chef-d’œuvre de 1943, où Bartók transcende l’exil et la maladie en un feu d’artifice orchestral. Gimeno excelle dans sa mise en valeur des cordes, d’une transparence cristalline, dans le Giuoco delle coppie chaque famille instrumentale rivalise en virtuosité acrobatique. Les cuivres du Finale tonnent comme un hymne à la vie, soutenus par une dynamique explosive. Les troupes ontariennes répondent avec une énergie contagieuse, un punch qui emporte tout. Pas de lourdeur ici : c’est vif, coloré, avec des accents populaires qui rappellent les racines paysannes de Bartók. Ce Bartók par Gimeno et Toronto est une plongée viscérale dans l’âme primitive du compositeur. Brutal et raffiné, folklorique et cosmique.
En matière de discographie nous resterons fidèles pour toute l’œuvre orchestrale de Bartok à Zoltán Kocsis chez Hungaroton. Mais cette parution est une alternative ultra contemporaine de premier rang.
Avis aux bartókiens chevronnés ou aux curieux avides de sensations fortes. Venez jouer avec le feu !
Bertrand Balmitgère
Son : 10 –Répertoire : 10 – Interprétation : 9