Wolfgang ou Amadeus ?
Conversation de comptoir :
- T’as vu ? Il paraît que le petit prodige de la musique, c’est un vieux ronchon qui l’a assassiné.
- Non ! Comment t’as su ?
- C’est un type qui a écrit une pièce là-dessus, et puis on avait fait un film aussi. Et on rejoue la pièce maintenant.
- Pour confirmer qu’il a vraiment été assassiné ?
- ‘sais pas.
- Mais attends, cette histoire, elle date pas d’hier. Il leur a fallu si longtemps pour découvrir la vérité ?
- Tu parles, au moins deux siècles.
- Alors, y’a prespcrik, preskr… j’y arrive jamais à l’dire.
- Pres-crip-tion.
- C’est ça.
Conversation de salon :
- Vous avez vu la nouvelle production d’Amadeus à Marigny ?
- Oui, mon cher. Et je suis tombé de haut.
- Que vous est-il arrivé ?
- Ce langage, cette vulgarité, comment imaginer que ce petit trésor de Mozart ait pu s’exprimer ainsi ?
- Il semble pourtant que ce soit fondé.
- Vous voulez rire, mon cher. Pardon, pas comme ce petit garnement bien sûr. Vous conviendrez que la musique d’un compositeur est évidemment le reflet de sa personnalité, de son éducation, de sa culture. Ce n’est pas un petit voyou comme on nous le présente qui aurait pu écrire l’Andante du concerto pour piano en Ut majeur, K 467, ou le sublime air de la Comtesse dans les Nozzzzi di Figarro. Non, je ne vous suis pas sur ce terrain.
Retour au comptoir :
- Ceci dit, le p’tit prodige, il avait pas sa langue dans sa poche.
- Ah bon ?
- On dit qu’en matière scato, il était très fort.
- Scato ? tu veux dire staccato ?
- Non, scato, comme les gosses.
- T’en as vu un bout au JT ?
- Ouais, c’est pas triste, Il parle pas comme ceux de la haute, j’peux t’dire. Ça fait bizarre avec toutes ces perruques et plein de musique pas très Johnny comme style.
Retour au salon :
- Vous êtes sûr que c’était un sale gosse, à ce point ?
- Oui, on a dépouillé toute sa correspondance, pendant longtemps réservée à un public d’initiés germanophones.
- Et il est aussi vulgaire dans ses écrits.
- Certes. Ce qui m’a toujours surpris, c’est ce souci de nous le présenter comme ce que vous évoquiez tout à l’heure, un modèle de perfection et de raffinement.
- Sa musique, oui.
- Lui, non.
Comptoir :
- Et l’assassin, c’est qui ?
- Un autre musicien, moins doué j’crois, Salieri.
- Jamais entendu c’nom là.
- Il a avoué, longtemps après.
- Dans la pièce ?
- Oui.
- Quelle histoire !
Salon :
- En tout cas, la production est splendide.
- Je vous l’accorde.
- Et les débordements d’expression du jeune Mozart (magnifique Thomas Solivérès) sont plus vrais que nature.
- Il ne faut pas s’arrêter à cet aspect anecdotique. Il bouillonne de vie, un suractif bondissant face auquel le pauvre Salieri ne fait pas le poids.
- Le personnage, pas l’acteur !
- Bien sûr.
- Et il en est devenu fou. Avoir eu tous les honneurs et se faire coiffer sur le fil par un jeune provincial en quête d’indépendance.
- Mais oui, vous faites bien de le souligner, il avait quitté Salzbourg pour faire fortune à Vienne.
Comptoir :
- On dit qu’il voulait s’affranchir de ses patrons ?
- C’est pas clair, c’tistoire. Il avait une belle situation en province, chez un archevêque pt’êt ben, et voilà qu’il plaque tout pour se mettre à son compte.
- Il paraît que le vieux Salieri lui a mis des bâtons dans les roues pour l’empêcher de trouver du boulot à Vienne.
- C’est moche. Entre musiciens, on devrait s’entraider. Pas vrai ? Dommage, y’avait pas encore d’syndicats.
- Il avait adhéré à une société qui d’vait l’soutenir dans ses recherches de boulot. Mais ça a pas marché. C’étaient des aristos qui en tenaient les rênes, et ils n’aimaient pas les gens qui parlaient trop, comme Mozart.
Salon :
- Il y a une chose qui me gêne un peu, c’est que Peter Shaffer ait intitulé sa pièce Amadeus. Car le personnage clé, c’est tout de même Salieri. D’ailleurs, la légende a pris corps grâce à la pièce de Pouchkine qu’il avait nommée Mozart et Salieri.
- Exact, et celui qui incarne Salieri (Jérôme Kircher) en dresse un portrait nourri par la jalousie et plein de facettes différentes.
- Un peu méphistophélique par endroits ?
- Si l’on veut, d’ailleurs lorsque Rimski-Korsakov en a fait un opéra, ce sont les grands Méphistos qui se sont emparés du rôle, à commencer par Chaliapine.
- Vous avez aimé la mise en scène ?
- Ah oui ! Quelque chose de vivant, de clair, sans message subliminal qui oblige à se prendre la tête. Merci Salieri, enfin Jérôme Kircher. Il finit par devenir sympathique… ou presque.
- Et pourquoi Amadeus et non Wolfgang ?
- Amadeus, c’est celui qui aime Dieu.
- Tiens, je croyais que ça voulait dire « amour de Dieu ».
- Dans un sens comme dans l’autre, ça correspond au personnage. Et ça nous parle davantage que Wolfgang, « le périple du loup », en mot à mot.
- Le loup, c’était peut-être Salieri, qui se disait serviteur de Dieu. Curieux personnage que le génie de Mozart avait rendu complètement fou.
Nos piliers de comptoir iront voir Amadeus (Théâtre Marigny). Nos mozartiens de salon iront le revoir. Derrière un affrontement tiré d’une légende romantique, mais émaillé d’éléments crédibles qui en a fait douter plus d’un, il faut s’attarder aux personnages de l’empereur d’Autriche, pingre et peut-être pas malin-malin (Éric Berger), du sirupeux baron Van Swieten (Philippe Escudie), sans oublier celle qui a le rôle le plus délicat, Constance (Lison Pennec). Pas facile d’être l’épouse de Mozart.
Et on entend beaucoup de musique.
Crédits photographiques : David Delaplace