A La Scala, un Andrea Chénier qui flatte l'oeil

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© Brescia e Amisano / Teatro alla Scala

Pour son ouverture de saison, la Scala de Milan propose une nouvelle production d’Andrea Chénier d’Umberto Giordano. Créé en ce même théâtre le 28 mars 1896 par le ténor Giuseppe Borgatti, l’ouvrage y a été affiché vingt fois jusqu’à janvier 1960 où Gianandrea Gavazzeni dirigeait un plateau prestigieux incluant Mario Del Monaco qui alternait avec Franco Corelli, Renata Tebaldi et Ettore Bastianini. Puis durant… cinquante-sept ans, n’y paraîtra qu’une seule mise en scène conçue par Lamberto Puggelli et déjà dirigée par Riccardo Chailly en décembre 1982 (et reprise en juillet 1985).

Aujourd’hui directeur musical de ce haut lieu, c’est lui qui a choisi ce titre pour commémorer le cinquantième anniversaire de la mort du maestro Victor de Sabata ; car il le trouve représentatif d’une forme de vérisme fortement différenciée de l’esthétique d’un Puccini évoquant le XVIIIe siècle dans sa Manon Lescaut. Servant de noyau à l’ensemble de l’œuvre, l’orchestration de Giordano est pesante ; mais elle étonne par sa modernité. Afin de privilégier la continuité dramatique et d’éviter toute interruption à la fin des grands airs, le spectacle est conçu en deux parties. La direction de Riccardo Chailly est nerveuse et serrée pour accentuer la véhémence des contrastes, quitte à paraître tonitruante et à minimiser la générosité de l’expansion mélodique que suscitent néanmoins remarquablement les forces conjuguées de l’orchestre milanais et de la phalange chorale magnifiquement préparée par Bruno Casoni.
Sur scène, la régie de Mario Martone, les décors de Margherita Palli, les costumes d’Ursula Patzak, les lumières de Pasquale Mari créent un spectacle d’une rare beauté qui respecte scrupuleusement les didascalies du libretto : se profile ainsi un Ancien Régime désenchanté, se mirant dans de gigantesques miroirs que surplombe une galerie où s’amassera une horde de miséreux affamés proférant sa colère. Avec le mécanisme implacable d’une horloge, chaque tableau pivote sur un plateau tournant afin de nous révéler l’envers du décor et de nous immerger dans le Paris de la Révolution : ainsi, l’autel dédié à Marat jouxte la Terrasse des Feuillants et le Pont Perronet où Maddalena di Coigny retrouvera Chénier. La chambre à coucher d’un Carlo Gérard blessé à mort débouche sur la vaste salle en gradins où sera jugé le poète ; et la prison en laquelle s’amasseront les condamnés deviendra le soubassement du passage conduisant à l’échafaud, tandis qu’une lumière blanche aveuglante symbolisera la rédemption des deux amants.
Leur incarnation est confiée au couple Yusif Eyvazov – Anna Netrebko, partenaires à la scène comme à la ville, outrageusement publicisés par les multinationales du business lyrique. Natif d’Azerbaïdjan et parvenu en Italie pour se perfectionner auprès de Franco Corelli et de Ghena Dimitrova, le ténor révèle d’abord un timbre engorgé dépourvu de toute aura poétique, qui est contraint de hurler ses aigus pour leur donner consistance en un improvviso (« Un dì all’azzurro spazio ») sans portée expressive ; à corps perdu, il se jette dans sa composition qui acquiert une certaine crédibilité lors de son intervention au tribunal, « Sì, fui soldato » et dans le finale, même si son « Come un bel dì di maggio » manque singulièrement de legato. Quant à Anna Netrebko, la voix, alourdie, est entachée d’un vibrato large qui la contraint à chanter toute la première partie en fortissimo, tandis que, dans la seconde, sa tentative d’arrondir le son et de filer un ou deux aigus améliore une prestation qui ne dépasse pas l’honnête moyenne : n’est pas Tebaldi qui veut ! N’a rien en commun avec un Bastianini le Carlo Gérard de Luca Salsi qui a certes l’avantage de bénéficier naturellement d’une couleur italienne, hélas uniformément produite en mode ‘stentoréen’. La Comtesse de Coigny de Mariana Pentcheva, la Madelon de Judit Kutasi émettent un son gras que lacèrent les stridences de la Bersi d’Annalisa Stroppa. Et des huit seconds plans masculins sans relief particulier, il faut détacher le remarquable Roucher de Gabriele Sagona qui a l’étoffe d’un grand baryton. En résumé, une ouverture de saison milanaise dont on gardera en mémoire la réussite visuelle !
Paul-André Demierre
Milano, Teatro alla Scala, le 19 décembre 2017

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