Pierre Bartholomée, à l’écart des certitudes

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Il va sans dire que Pierre Bartholomée est une figure incontournable de la vie musicale belge. Compositeur, puis chef d’orchestre et animateur culturel, il célèbre cette année ses 80 ans. A cette occasion, il est honoré par les Festivals de Wallonie et, en particulier, à l’occasion d’une journée spéciale qui lui sera consacrée le 12 octobre prochain à Louvain-la-Neuve avec un colloque et un concert de musique de chambre dans le cadre du Festival de Wallonie Brabant-Wallon. Dans le même temps, le label Cyprès édite Rhizome, un album monographique avec trois de ses œuvres récentes.   - Le titre de la journée qui vous est consacrée est : 80 ans à l’écart des certitudes ? Qu’est-ce que cela signifie pour vous ? Pierre Bartholomée : J’ai toujours été un peu mal à l’aise vis-à-vis de tout ce qui était affirmé comme étant « vérité » en matière de musique. Lorsque j’ai découvert la musique sérielle au début des années 1960, guidé par Henri Pousseur qui fut un guide magnifique, très intelligent et très cultivé, j’ai aussitôt ressenti un intérêt ; mais j’ai aussi très vite perçu les limites. Tout comme Pousseur lui-même qui mettait en cause la viabilité à terme des principes hérités du post-webernisme ou du post-sérialisme. Cela a rencontré mes propres préoccupations par rapport à ces vérités affirmées avec force, y compris par rapport à la musique ancienne. J’ai toujours été assez méfiant par rapport à tout ce qui était affirmatif, certain et présenté comme étant la seule route possible. - Au programme de ce concert monographique, il y a des œuvres de musique de chambre : le Quintette pour clarinette et quatuor à cordes et les Quatuors à cordes n°1 et n°2 ? Pourquoi avez-vous choisi ces partitions ? Le Festival de Wallonie Brabant-Wallon s’est joint aux Festivals de Wallonie qui m’avaient proposé d’être l’un des thèmes transversaux de cette édition 2017, et j’ai été invité à donner un concert dans chacun des festivals régionaux. Le Festival du Brabant-Wallon souhaitait un programme avec des œuvres de musique de chambre. Il se trouve que l’année dernière, le Quatuor Tana avait donné avec le clarinettiste Alain Billard, la création de mon Quintette pour clarinette et quatuor. L’œuvre avait été très bien reçue et donc, comme on me proposait de planifier ce concert de musique de chambre, j’ai proposé de reprendre cette pièce et d’y ajouter mes deux quatuors à cordes. Le premier date de 2003 et est enregistré chez Cyprès. Le second avait été créé un peu plus tard par le Quatuor Danel. C’est un aspect de mon travail qui est relativement cohérent et ce sont aussi des œuvres assez récentes. - Lors des Nuits de septembre de Liège, une nouvelle partition a été créée par l’accordéoniste bruxellois Philippe Thuriot dans un concert où étaient déjà programmées les Variations Goldberg de Bach, comment compose-t-on en écho à un tel monument ? Ce n’était pas vraiment en écho. Le Festival de Liège m’a demandé d’écrire une pièce pour introduire ce concert de Philippe Thuriot dans les Variations Goldberg. Il joue ces variations régulièrement et elles représentent déjà un concert en soi au regard de leur durée. Philippe Thuriot m’a demandé de faire une introduction, j’ai beaucoup réfléchi et je ne voulais surtout pas faire quelque chose qui imite Bach. J’avais pensé à une sorte de grand récitatif qui introduirait l’"Aria" sur laquelle s’ouvrent les Variations Goldberg et puis, en travaillant, les choses se sont comme souvent transformées. J’ai donc écrit deux pièces ! La première est une « sarabande »,  c’est une « sarabande » assez polyphonique avec une partie centrale de caractère récitatif. Après avoir fait cette pièce, j’ai composé une seconde partition qui est de ton très opposé. La première pièce est lente, solennelle, à la fois polyphonique et très harmonique, mais l’autre est une pièce très rapide, fugitive et plutôt à tendance monodique. Au final, Philippe Thuriot a dû choisir car il n’était pas possible de jouer les deux ; elles durent dix minutes chacune, ce qui rallongeait le concert.   Philippe Thuriot a choisi la première et il a voulu l’introduire au milieu des Variations Goldberg c’est-à-dire avant la deuxième partie qui commence par une variation nommée « ouverture ». L’effet était inattendu mais convaincant. - Vous sortez un album chez Cyprès dont le titre est : Rhizome. Pourquoi ce titre mystérieux ? Rhizome est une expression qui m’a frappé lorsque je l’ai découverte. Les rhizomes, ce sont des racines profondes, des racines qui ont des capacités de communication entre elles. C’est une manière d’exprimer mes convictions car je pense que les choses s’appartiennent les unes aux autres et qu’elles sont liées. Je voulais montrer que, malgré les différences entre les trois pièces présentes sur le disque, elles ont toutes des liens. - Comment avez-vous choisi les œuvres qui figurent sur ce disque ? Je n’ai pas choisi tout seul ce programme ! Jean-Paul Dessy, qui dirige actuellement l’ensemble, m’avait demandé de diriger l’une de mes pièces pour le concert des 50 ans de Musiques Nouvelles à Flagey, en 2013. J’ai choisi Pentacle pour dix instruments, pièce à laquelle je tiens beaucoup et je l’ai dirigée à sa demande. Ce concert a été enregistré et Jean-Paul Dessy m’a informé qu’elle figurerait sur un album monographique à paraître. Pour un autre concert de Musiques Nouvelles, j’ai composé Opus 60, une partition que j’ai dédiée à mon ami Jacques Leduc pour ses 80 ans. Après qu’elle ait été jouée et enregistrée live, Jean-Paul Dessy a pris la décision de la faire figurer sur ce disque. Or ces deux pièces ne faisaient que 40 minutes et c’était trop court pour une parution. Il se trouve que l’une de mes pièces, le Christ aux Oliviers pour double chœur et petit ensemble, durait 20 minutes. Elle apparaissait comme cohérente par rapport aux deux autres et par rapport à mes travaux. Cette pièce a été enregistrée sous la direction du chef de chœur Thierry Lequenne mais avec Musiques Nouvelles qui est le dénominateur commum de cet album. - En tant que compositeur, est-ce que vous réviser vos œuvres ? C’est un processus assez rare et je ne l’ai fait qu’une fois, pour mon second opéra, La lumière Antigone qui avait été donné à La Monnaie de Bruxelles et repris en Suisse à la Chaux-de-Fond. Les représentations s’étaient bien passées mais j’avais un regard critique sur plusieurs aspects, y compris le livret. Après en avoir parlé à Bernard Foccroulle et au librettiste Henri Bauchau, j’ai retravaillé la partition et le librettiste une partie du livret. Ces modifications m’ont amené à retravailler en profondeur la partie au point de la recomposer. C’est la seule fois que j’ai remis une œuvre complètement sur le métier, mais en cours de travail compositionnel, je modifie, efface et corrige beaucoup. - Dans le numéro anniversaire de l’ensemble Musiques Nouvelles, vous déclariez : « Toute cette aventure était une folie… Une belle succession de folies ! ». Quand on regarde les programmes, il y avait une forme de radicalité qui était typique de cette époque. Est-ce que vous trouvez encore une forme de folie à notre époque où beaucoup de compositeurs reviennent vers une certaine forme de tradition ? C’était une période magnifique avec des œuvres extraordinaires et qui a été, pour nous jeunes musiciens et instrumentistes, une fabuleuse révélation. Cette période nous a poussés vers le futur mais aussi vers le passé en particulier vers la musique baroque. Nous avons mené des projets qui envisageaient de faire dialoguer la musique baroque et même ancienne avec des œuvres récentes. Par exemple, avec Philippe Boesmans et Henri Pousseur, faire dialoguer Heinrich Isaac et Anton Webern. Pour La Monnaie, nous avons additionné Didon et Enée de Purcell avec Laborintus II de Luciano Berio. Nous avons été très loin dans l’expérimentation y compris en allant vers les improvisations, cela a même conduit à une certaine explosion du groupe car certains étaient mal à l’aise dans cette radicalité. Mais après ces expérimentations, il a fallu, non pas faire marche arrière, mais digérer ces moments forts. Nous sommes dans une période où tout ce qui a été découvert est à notre disposition. Toutes ces ressources se retrouvent dans notre technique d’écriture mais il est certain que ces moments de rupture sont tout à fait terminés. Propos recueillis par Pierre-Jean Tribot Octobre 2017

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