Un beau diptyque moderne

par

© Bernd Uhlig

Il Prigionero de Luigi Dallapiccola et Das Gehege de Wolfgang Rihm
Union intéressante, coproduite avec l'Opéra de Stuttgart, de deux opéras courts, centrés sur l'oppression, concrète ou symbolique. En 1924, le jeune Dallapiccola découvre Pierrot Lunaire de Schoenberg, qui le bouleverse, et l'amène à adopter l'écriture dodécaphonique. Son deuxième opéra, Il Prigionero, (après Vol de nuit, d'après Saint-Exupéry, et avant Ulysse) demeure son oeuvre la plus fréquemment jouée. La trame dramatique exceptionnelle et le langage tendu mais très lyrique, ont contribué à ce succès constant. Créé en pleine guerre froide (1949), il s'inspire, pour l'idée de base, de la nouvelle "La Torture par l'espérance" de Villiers de l'Isle-Adam, et, pour l'allusion aux révoltes belges contre Philippe II, de "La Légende d'Uylenspiegel et Lamme Goedzak" de Charles De Coster. Un geôlier fait croire à son prisonnier qu'il est libéré en laissant la porte ouverte, mais le rejoint dans la cour et le mène vers la mort. Très bref, l'opéra frappe par sa concision et sa tension constante. Mais l'italien qu'est Dallapiccola revient aux racines  de son pays : le sérialisme n'empêche pas le moins du monde l'épanchement émotionnel, du duo du prisonnier avec sa mère jusqu'à l'extase finale, lorsqu'il découvre le ciel dans la cour de la prison. Spécialiste de musique contemporaine - il avait participé à la Penthesilea de Dusapin, ainsi qu'au Jakob Lenz, de Rihm, à La Monnaie - Georg Nigl porte à bout de bras ce rôle impossible, dont il souligne le lyrisme rayonnant,  qui renforce l'impact émotionnel du rôle. Le geôlier/grand inquisiteur est bien tenu par John Graham-Hall et Angeles Blancas Gulin se charge du personnage de la mère du prisonnier, n'intervenant - mais avec quelle tension - qu'au prologue. La soprano espagnole, formée au bel canto et au vérisme, sera la star de la seconde partie de la soirée.
En effet, Das Gehege (L'Enclos) de Wolfgang Rihm, se présente comme un monodrame pour soprano et orchestre, un peu comme La Voix humaine de Poulenc. Commandé par le chef Kent Nagano pour le Bayerische Staatsoper, il a été créé en 2006, partageant l'affiche avec la Salomé de Strauss. Le livret s'inspire de la scène finale de la pièce "Schlusschor" de Botho Strauss. Très exacerbée, cette scène lyrique évoque aussi l'Erwartung de Schönberg. Une femme libère un aigle dans un zoo, l'admire, l'agace, puis le tue. Angeles Blancas Gulin, toute seule, est éblouissante de vérité. Quelle performance ! La partition de Rihm est inventive, toujours recherchée, et requiert de l'orchestre une puissance dramatique que les instrumentistes de La Monnaie ont bien rendue, sous la direction très précise de Franck Ollu. En tuant l'aigle, la femme tue sa propre liberté, comme le prisonnier qui va vers la mort... En ce sens, la réunion de ces deux opéras est enrichissante. Mise en scène sobre et décorative d'Andrea Breth, en noir et blanc, jouant avec de grandes et belles cages (splendides éclairages d'Alexander Koppelmann), cages de la prison, bien sûr, mais ensuite cage du zoo, cadre de l'étrange et acrobatique duo entre la femme et l'aigle.
Un spectacle envoûtant.
Bruno Peeters
Bruxelles, La Monnaie, le 19 janvier 2018

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