Un chef salvateur du ‘Rigoletto' d’Orange

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A deux heures du début du spectacle, le chef annoncé, Mikko Franck, qui a dirigé Rigoletto le samedi 8 juillet et un concert avec Bryn Terfel le 10, s’effondre, victime d’un malaise cardiaque. Jean-Louis Grinda, le nouveau directeur des Chorégies, a deux solutions : ou trouver un nouveau chef ou annuler, le soir où FR3 retransmet le spectacle. Par miracle, il atteint en Avignon un Alain Guingal qui vient d’avoir 70 ans et qui prend voiture et partition pour accourir à la rescousse. Directeur musical chevronné, sans avoir eu le moindre raccord avec l’Orchestre Philharmonique de Radio-France et les Chœurs provenant des Opéras d’Avignon, Monte-Carlo et Nice, il paraît dans la fosse à 21 h 45, se sert du Preludio ed Introduzione avec la banda (fanfare de scène) pour jauger la souplesse de la vaste formation qu’il a devant lui et montre qu’il connaît son Verdi au bout de sa baguette ; et au terme du premier tableau, il se fait vigoureusement applaudir par Leo Nucci qui déclenche les ovations du public. Il faut dire que le baryton bolonais qui, lui, a septante-cinq ans et cinquante années de carrière à son actif, est toujours, pour la… 557e fois, un Rigoletto bouleversant par son engagement dramatique, faisant même oublier le complet-veston marron si hideux dont l’a affublé Katia Duflot. Par rapport à l’édition 2011 où son bouffon donnait la réplique à la sublime Gilda de Patrizia Ciofi, la voix est entachée d’un vibrato large ; mais l’intensité de l’expression dans des pages telles que « Veglia, o donna, questo fiore » ou « Cortigiani, vil razza dannata » pallie largement ce défaut. Et devant l’enthousiasme délirant de l’assistance, il concède même le ‘bis’ du finale de l’acte II, « Sì, vendetta, tremenda vendetta ». L’autre point fort de la soirée est la soprano américaine Nadine Sierra que l’on découvre à Orange : parfaitement crédible dans ses élans juvéniles, elle dessine une Gilda touchante par sa volonté de vivre ses premiers émois amoureux, ce que traduisent le timbre pulpeux, une musicalité sans faille et une ligne de chant qui lui permet de filer des aigus extatiques. Face à elle, le Duc de Celso Albelo peine d’abord à trouver ses marques : en évidente méforme, l’émission est totalement voilée ; mais dès la seconde partie, les moyens enfin libérés imposent un coloris légèrement nasal qui laisse percer une tessiture haute suffisamment corsée pour faire briller sa canzone « La donna è mobile » et le célèbre quartetto « Bella figlia dell’amore ». A ses côtés, Marie-Ange Todorovitch campe une Maddalena charnue qui sait être une femme au grand cœur alors que va être perpétré un assassinat. Son Sparafucile de frère est incarné par la basse Stefan Kocan qui est d’abord impersonnel avant de trouver sa dimension de tueur sans vergogne à la couleur caverneuse. Le Monterone de Wojtek Smilek semble parcourir la même trajectoire dans sa quête d’une véritable assise sonore. De bonne tenue, la Giovanna de Cornelia Oncioiu, les Marullo, Borsa et Ceprano d’Igor Guidii, de Christophe Berry et de Jean-Marie Delpas. Quant à l’aspect visuel, la scénographie d’Emmanuelle Favre consiste en une gigantesque marotte dont le manche servira de plateforme d’entrée pour les nombreux choristes arborant les tenues de soirée les plus hétéroclites. Une question : à Orange avec ses quatre-vingts mètres d’ouverture de plateau, peut-on parler d’une véritable mise en scène ? Charles Roubaud se contente de l’extrémité du bonnet du bouffon pour y lover l’antre du brigand et y attirer les protagonistes, tandis qu’un énorme orbe de marbre permet au père et à la fille d’épier l’intérieur du bouge. Mais, à distance, ce va-et-vient d’entrées et de sorties ne dérange pas trop le spectateur qui fixe son attention sur les deux têtes d’affiche et sur le chef… et quel chef qui, durant sa longue carrière, aurait mérité mieux que les théâtres de province ! Qu’on se le dise ! Paul-André Demierre Orange, Chorégies, le 11 juillet 2017

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