Réédition soignée des Quatuors de Wilhelm Stenhammar

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Wilhelm Stenhammar (1871-1927) : Quatuors à cordes, intégrale. Stenhammar Quartet. 2011-2013. Notices en anglais, en suédois, en allemand et en français. 201’ 00’’. BIS-2709. 

Voici une réédition utile et peaufinée : il s’agit de la réunion, en un coffret, de trois albums parus séparément chez BIS sous les références 1659 (quatuors 3 et 4, 2013), 2009 (quatuors 5, 6 et non numéroté, 2013) et 2019 (quatuors 1 et 2, 2014). Avec leurs jolies pochettes en couleurs (des tableaux d’August Strindberg), les trois opuscules qui contenaient alors les notices très documentées de Signe Rotter-Broman, spécialiste de la musique scandinave et professeure à l’Universität der Künste de Berlin, sont ajoutées à l’ensemble. Une initiative salutaire pour l’information des mélomanes. 

Né à Stockholm, (Karl) Wilhelm (Eugen) Stenhammar, fils de compositeur, étudie dans la capitale suédoise et apprend l’orgue et le piano. Il perfectionne son apprentissage du clavier à Berlin auprès de Karl Heinrich Barth, qui a été l’élève de Hans von Bülow, a travaillé avec Carl Tausig et sera le professeur de Wilhelm Kempff. Stenhammar se produit d’abord comme soliste avant de devenir chef d’orchestre à partir de 1897. Il est nommé à la tête du Symphonique de Göteborg où il œuvrera de 1907 à 1922 ; il occupe pendant deux ans le poste de directeur du Théâtre Royal de Stockholm. 

Après avoir été un admirateur de Liszt, de Bruckner et de Wagner, ce créateur qui est aussi un pédagogue apprécié, découvre ses collègues scandinaves, Nielsen et Sibelius, dont il subit l’influence, en particulier du dernier, dont la musique le fascine. Il laisse un catalogue où voisinent la musique orchestrale (trois symphonies dont la magnifique Deuxième de 1911/15 que Herbert Blomstedt a enregistrée pour BIS en 2018 - article de Patrice Lieberman le 9.8.2019), la musique de scène, deux opéras, des pages chorales, des mélodies, des pièces pour le piano, et de la musique de chambre. Si le Suédois prolonge d’abord le romantisme par son style, il se sert avec habileté de mélodies de son pays natal et se crée un univers personnel, issu de son travail autour des formes classiques. 

En dehors d’une sonate pour violon et piano, le domaine de la musique de chambre de Stenhammar est essentiellement destiné au quatuor. Il en compose sept en deux décennies, entre 1894 et 1916, une série qui, selon Signe Rottter-Broman, occupa à cette époque en Scandinavie une place particulière en raison de sa consistance et de ses aspirations au niveau compositionnel. Pour le mélomane, c’est une expérience globale entre austérité, rêve et sérénité qui demande une attention soutenue. Le premier, l’opus 2, qui date de l’été 1894, est encore une page de jeunesse et d’apprentissage d’un compositeur qui se nourrit des partitions de Brahms dont il a assuré lui-même la création suédoise du Concerto n° 1 l’année précédente, et évoque des réminiscences beethoveniennes dans le second mouvement, Mesto. Le Quatuor n° 2 opus 14 de 1896 propose une esthétique fragmentée au sein de laquelle le violon exerce un jeu virtuose, avec des prises de risque et des turbulences instrumentales qui sont encore le reflet d’une recherche stylistique.

En 1897, Stenhammar signe un quatuor qui demeurera sans numéro d’opus, le compositeur, malgré le succès de la création, n’en étant pas satisfait, en particulier de l’Allegretto final. L’écoute en fait ressortir le manque d’unité. Le n° 3, l’opus 18 de 1897/1900, est écrit dans une période de dépression après le simple succès d’estime de l’opéra Tirfing, La référence est explicite à des modèles beethoveniens, notamment les Razumovsky. Ici, l’alto prend une place plus grande et des aspects rêveurs apparaissent, qui vont se confirmer dans le Quatrième, l’opus 25 de 1904/09, partiellement écrit lors d’un séjour familial à Florence. C’est le sommet de la production de Stenhammar dans le domaine du quatuor, avec ses transformations thématiques, ses développements d’harmonie et d’écriture, sa vivacité, sa palette de contrastes et un final vigoureux construit sous la forme de variations sur une chanson populaire.

Le cinquième quatuor « Sérénade » opus 29, écrit en 1910 mais créé seulement six ans plus tard, baigne dans une atmosphère légère proche du classicisme viennois ; la notice estime que Stenhammar recourt à la technique de l’éloignement motivique, rythmique et harmonique, à un tel point qu’à la fin de l’œuvre, nous ne sommes plus en présence que de clichés. L’austérité se fait jour, elle se prolonge dans le n° 6 de 1916, dégagé de thèmes spécifiques, se moulant dans une volonté de modernisme, teinté d’impressionnisme. Il rejoint les préoccupations d’autres compositeurs du début du XXe, siècle en marge d’une école de Vienne qui les considère comme ancrés dans un retour en arrière. Stenhammar affirme sa personnalité par une construction esthétiquement indéfinie.

Fondé en 2002, le Quatuor Stenhammar se compose de Peter Olofsson et Per Öman au violon, de Tony Bauer à l’alto et de Mats Olofsson au violoncelle. Il se consacre au classicisme viennois et à la création contemporaine, notamment de compositeurs nordiques, mais aussi d’Angleterre ou des Etats-Unis. Il donne de ces sept quatuors du compositeur dont ils portent le nom une vision exigeante, épurée et d’une grande concentration tant dans la forme que dans la densité du propos. Le coffret BIS prend aisément la tête d’une discographie, où l’on trouve aussi le Quatuor de Copenhague (Caprice, 1983) ou le Quatuor d’Oslo (CPO, 2011).  

Chronique réalisée sur base de l'édition SACD.

Son : 10  Notices : 10  Répertoire : 9  Interprétation : 10

Jean Lacroix      

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