A la découverte de la musique orchestrale de Dieter Ammann

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Dieter Ammann (né en 1963) :  Music for orchestra (glut / Core / Turn / Boost)  Enregistré en juillet 2022 et juillet 2023 au Victoria Hall de Genève. Notice en allemand, français et anglais. 54’30. Schweizer Fonogramm SF 0020.

« L’orchestre symphonique est le plus bel anachronisme de notre époque », affirme Dieter Ammann, compositeur suisse né à Aarau en 1962. Issu d’une famille pratiquant la musique, ayant appris très jeune le piano puis la trompette et la contrebasse en autodidacte, il joue avec divers groupes toutes sortes de musique, avant d’entreprendre  de véritables études à Lucerne puis de travailler les branches théoriques et la composition à Bâle auprès de Roland Moser et de Detlev Müller-Siemens. Au début des années nonante, à la demande d’amis et d’ensembles de la Haute Ecole de Musique de Lucerne, il livre ses premières compositions, s’enhardissant en 1997 à élaborer une œuvre orchestrale d’envergure, un concerto pour saxophone intitulé Under pressure. « Ma musique naît d’une recherche intuitive en notant et en esquissant des idées sonores intérieures », déclare-t-il, ce qui ne permet pas de progresser rapidement dans la composition. Il se peut qu’au bout d’un an, je n’achève que dix mesures de musique ». Les partitions qui en résultent, notées au crayon taillé, sont un défi pour les interprètes au niveau du rythme, de la sonorité, de la technique de jeu, tout en étant liées à l’exigence d’une précision maximale dans la réalisation.

De cela, Jonathan Nott et l’Orchestre de la Suisse Romande viennent de donner la preuve dans un CD comportant quatre de ses œuvres orchestrales, Boost et Core créées en 2002, Turn créé en 2010 et glut/Glut présenté pour la première fois en 2016. Patiemment élaboré en une période de trois ans, l’enregistrement a été réalisé en un Victoria Hall transformé en studio pour trouver la balance idéale entre une percussion imposante à l’impact atténué par le moyen de rideaux face à la phalange des premiers violons placés à gauche, alors que les seconds sont à droite.

A cet égard, Boost est la pièce qui caractérise au mieux l’écriture orchestrale de Dieter Ammann. Fruit d’une commande de l’Orchestre Symphonique de Lucerne et de son chef du moment, Jonathan Nott, à qui, du reste, elle est dédiée, cette page utilise des cloches d’alpage remplaçant le Sixxen, instrument de percussion développé par Iannis Xenakis et comportant une série de tubes métalliques accordés en micro-tons. Mais devant l’impossibilité de se procurer un tel instrument (extrêmement onéreux !), le compositeur a recouru à la percussion en jouant sur les oppositions de timbres. Dès les premières mesures s’ouvrant sur un univers étrange, le conglomérat sonore prend forme et s’amplifie en un renforcement, ce que traduit le terme Boost. En un flux-reflux constant, le discours progresse en passant de séquences retenues laissant entendre les cloches dans le lointain aux éclats fulgurants de tutti que finira par désagréger la péroraison en points de suspension qui ramène au silence.

A la suite de Boost, Core est une commande du Festival de Lucerne. Auraient dû s’y insérer des improvisations du trio Koch-Schütz-Studer, ce que Dieter Ammann refusa car pour lui une pièce doit être homogène du point de vue sonore en ayant le caractère d’une oeuvre. Le titre Core (noyau) fait référence à Hardcore Chambermusic (c’est ainsi que le trio susmentionné désignait sa musique), production dont il tire deux noyaux, l’un émanant d’une chanson sud-américaine, l’autre d’une mélodie en sixtes parallèles exposée par les clarinettes et les trompettes. Plus massive que Boost, l’œuvre superpose des couches sonores comme un mur de son surplombant le vide.

Créé en 2010, Turn (point d’inflexion) émane d’une seconde commande du Festival de Lucerne et complète les deux autres pour former un triptyque que Pierre Boulez a dirigé au Festival de Lucerne de 2013. Cette page n’est que lentes progressions sonores sur un fond envoûtant. Les surfaces floues fluctuent entre le forte et le piano, concédant de longues stases avant de libérer de virulentes formules éruptives qui se canalisent en un choral de cuivres.

Cinq ans après cette trilogie, apparaîtra une quatrième page, glut, commandée par la Tonhalle de Zurich et l’Orchestre Symphonique de Berne dans le cadre du projet œuvres : suisses, soutenue entre autres par Pro Helvetia et créée en 2016. Ecrit en allemand, le titre Glut exprime un monde dont l’ardeur intérieure transformée en son pousse vers l’extérieur. Et c’est bien ce qui caractérise le début de cette page mettant en lumière la diversité du matériau musical dont la surabondance matraquant la même figure mélodique finit par la rapprocher du terme anglais glut qui signifie afflux et plénitude.

A l’écoute de cet enregistrement, il faut donner raison à Pierre Boulez qui déclarait : « Les œuvres orchestrales d’Ammann constituent la synthèse d’un habitus apparemment improvisateur et d’un son méticuleux dans l’élaboration ».

Son : 10   Notice : 9   Répertoire : 10    Interprétation : 9

Par Paul-André Demierre

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