A Genève, un pianiste de classe, Rudolf Buchbinder
Pour sa prestigieuse série ‘Les Grands Interprètes’, l’Agence de concerts Caecilia invite en ouverture de saison le pianiste autrichien Rudolf Buchbinder à donner un récital au Victoria Hall, alors que, d’habitude, à Genève, il se produit régulièrement avec orchestre.
Son programme du mercredi 1er octobre commence par une page de Mozart, les Douze Variations sur ‘Ah, vous dirais-je, maman’ K. 265/300e datant vraisemblablement des années 1780-1781. Rudolf Buchbinder en énonce le thème avec la limpidité d’une simple chanson qu’il ornemente de passaggi volubiles et de piquants détachés sur une basse bourdonnante, tout en lui conférant la rigueur mécanique du clavecin. La Huitième Variation en mineur charge le propos d’un coloris Sturm und Drang qu’atténue le cantabile de l’Adagio amenant à un Final brillant par ses doublures d’octaves.
Le pianiste s’attaque ensuite à l’une des sonates les plus célèbres de Beethoven, la 23e en fa mineur op.57 dite Appassionata. En un pianissimo détaché de toute rigueur rythmique, il négocie les premières mesures avant de laisser se répandre le trait en doubles croches incandescentes, vecteur du tragique, que tente d’apaiser le cantabile en octaves expressives. Le da capo du motif initial voudrait imposer un pianissimo rapidement bousculé par un ostinato de la basse qui confère une vigueur haletante à une ligne de chant tendue jusqu’à cette avalanche de passaggi en arche sombrant dans un pianissimo douloureux. Sur une basse soutenue, l’Andante con moto ne s’apitoie aucunement sur le motif initial traité avec une rare sobriété, donnant naissance à quatre variations qui, sous les triples croches ornementales, attise la tension que martèleront les treize accords répétés entraînant l’Allegro non troppo conclusif. La précision du jeu caractérise les arpèges en cascades qui déferlent sur le clavier en une course à l’abîme que ponctuent tierces et octaves pour parvenir au Presto final qui peine à endiguer la lave incandescente brutalement retenue par trois accords péremptoires.
En seconde partie, Rudolf Buchbinder propose une œuvre tout aussi monumentale, la dernière des sonates de Franz Schubert, la 21e en si bémol majeur D 960. Du vaste Molto moderato initial, il met en lumière un cantabile qui livre peu à peu sa charge émotive soulignée par un trille dissonant sur sol bémol, avant de se laisser gagner par une frénésie où la main droite prédomine sur la gauche par un détaché intensément expressif. Le développement joue sur les contrastes d’éclairage par le jeu des modulations opposant la fulgurance du trait à de nostalgiques demi-teintes peinant à faire valoir l’énigmatique accalmie en ut dièse mineur cédant le pas au da capo du motif initial, évanescent comme une réminiscence. L’Andante sostenuto laisse affleurer une ligne de chant perlé par les larmes à laquelle répond un hymne péremptoire contrebalancé par un nouveau motif aux accents généreux. Par contraste, les deux derniers mouvements tirent le rideau avec un pimpant Scherzo que rigidifie le trio aux contours sévères, puis par un Finale a tempo presto poursuivant une idée fixe avec une véhémence beethovenienne aux phrasés fortement contrastés.
Face à l’enthousiasme délirant du public qui a l’heur de le surprendre, le pianiste concède deux bis, l’Allegretto achevant la 17e Sonate en ré mineur op.31 n.2 dite La Tempête de Beethoven, puis le 4e Impromptu en la bémol majeur op.90 de Schubert avec cette sobriété de style qui lui est propre.
Par Paul-André Demierre
Genève, Victoria Hall, 1er octobre
Crédits photographiques : Marco Borggreve