Evgeny Kissin, Joshua Bell et Steven Isserlis s’élèvent dans les profondeurs russes

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Trois invités prestigieux étaient réunis par le Théâtre des Champs-Élysées, dans un programme de musique russe (avec trois compositeurs, tous diplômés du Conservatoire de Saint-Pétersbourg) : le pianiste russe Evgeny Kissin, le violoniste américain Joshua Bell, et le violoncelliste britannique Steven Isserlis. Ils sont de ceux que l’on ne présente plus.

Le concert commençait par la Danse fantastique, une pièce rarement jouée du chantre et compositeur Salomon Rosowsky. Écrite en 1907, et largement influencée (comme la plupart de ses œuvres) par la musique traditionnelle juive, elle met en valeur la densité d’Evgeny Kissin, la chaleur de Joshua Bell, et la liberté de Steven Isserlis. À plusieurs moments, l’écriture impose que ce soit le violoncelle qui lance les événements, et le violon qui embraye : Steven Isserlis se lâche davantage, au risque de l’excès, tandis que Joshua Bell reste superbe d’équilibre.

Ce morceau a de beaux moments, mais il faut bien dire qu’il peine à maintenir l’attention pendant la dizaine de minutes de sa durée. Et si, par son caractère, il prépare très bien le Trio N° 2 de Dmitri Chostakovitch qui suit, nous avons peine à croire que celui-ci ne dure que deux fois et demie plus longtemps, tant sa richesse y est incomparable.

En effet, c’est un véritable chef-d'œuvre. Dédié à la mémoire de son ami le plus proche qui venait de mourir, écrit en 1944, dans le contexte que l’on imagine, il n’est pas seulement dramatique et désespéré, car il a aussi, comme souvent chez ce compositeur, son côté humoristique... même s’il est toujours à prendre au second degré pour son sarcasme. Le lien avec la pièce précédente vient de son quatrième et dernier mouvement (le plus long), qui exploite magistralement un thème populaire juif. Au passage, nous pouvons signaler que les trois interprètes de la soirée ont tous des racines juives.

Les qualités des trois musiciens se confirment : la maîtrise d’Evgeny Kissin, dans tous les domaines, qui n’empêchent ni les nuances extrêmes (sa puissance sonore est saisissante), ni son rubato tellement naturel, qu’il n’a pas perdu depuis son légendaire enregistrement des Concertos de Chopin, en 1984, alors qu’il n’avait que douze ans ; la sublime sonorité de Joshua Bell, qui demeure y compris dans les passages les plus ardus, où pourtant le violoniste ne montre pas de limite émotionnelle ; la hardiesse de Steven Isserlis, qui va sans doute même encore plus loin dans l’abandon à la musique, au risque, parfois, d’un vibrato paroxystique et d’une sonorité saturée.

Néanmoins, malgré leurs différences flagrantes (et sans se regarder), ils racontent bien tous les trois la même histoire. Et elle est d’une densité rare.

Après l’entracte, place au gigantesque Trio de Piotr Ilitch Tchaïkovski, sous-titré « À la mémoire d’un grand artiste ». Il s’agit de son ami Nicolas Rubinstein (pianiste comme son frère le légendaire Arthur, et aussi compositeur). C’est une œuvre d’une durée inédite pour un trio romantique (environ trois quarts d’heure), et d’un format tout aussi inhabituel : deux mouvements seulement, chacun ayant sa propre originalité : un Pezzo elegiaco de forme sonate mais très libre, puis un Tema con viariazioni, avec un thème qui ressemble à un choral, 11 variations qui sont autant de « pièces de genre » et l’occasion, pour chaque interprète, de briller individuellement, suivies d’une longue Variazione finale e coda.

Cette œuvre séduit autant les solistes que les formations constituées. De tous temps, elle a séduit les plus grands interprètes, et certains témoignages enregistrés font rêver quant à la distribution : Arthur Rubinstein, Jascha Heifetz et Emanuel Feuermann en 1941 ; Sviatoslav Richter, David Oïstrakh et Mstislav Rostropovitch en 1949 ; Emil Gilels, Leonid Kogan et Mstislav Rostropovitch en 1952 ; Vladimir Ashkenazy, Itzhak Perlman et Lynn Harrell en 1983 ; Martha Argerich, Gidon Kremer et Mischa Maisky en 1986 ; Evgeny Kissin, Vadim Repin et Mischa Maisky en 1998, par exemple !

Y aura-t-il un enregistrement avec Evgeny Kissin, Joshua Bell et Steven Isserlis en 2025 ? Il n’est pas annoncé, mais on peut le souhaiter ! Dans le Pezzo elegiaco, ils rivalisent, tour à tour, de lyrisme ardent et de recueillement, mais en grands musiciens qu’ils sont, sans surenchère, ni dans un sens ni dans l’autre. Dans le Tema con variazioni, leur aisance est communicative dans chaque variation. Certes, leur entente musicale n’avait jamais été prise en défaut jusque-là. Mais ils se permettent enfin d’échanger quelques regards, voire des sourires, partageant ainsi, de manière visible, leur plaisir de jouer cette musique, laquelle est en effet extrêmement flatteuse sur le plan instrumental. Il lui arrive aussi d’être quelque peu grandiloquente. Les sourires des musiciens seraient-ils le signe de leur amusement ? Ce n’est certainement pas le cas à la fin : cet étonnant Trio, qui ne ressemble décidément à aucun autre, se termine par un Lugubre qui nous laisse tous sans voix.

Si une écoute dans son salon peut n’être pas pleinement convaincante, l’expérience du concert, dans une interprétation aussi aboutie, est un moment très puissant.

En bis, sans nous laisser le temps de rester dans cet état de sidération, ils détendent considérablement l’atmosphère (du moins au début, particulièrement serein, car la suite se montre beaucoup plus agitée) avec l’Andante du Trio N° 1 de Felix Mendelssohn. Malgré l’insistance du public, ils en resteront là. Ils auront beaucoup donné.

Paris, Théâtre des Champs-Élysées, 6 octobre 2025

Pierre Carrive

Crédits photographiques : DR

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