Hommage au Requiem de Mozart : quand Occident et Orient ne font qu’un
Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1792) : Requiem en ré mineur, K.626 ; Fazil Say (1970*) : Mozart ve Mevlana, Op. 110. Fatma Said, soprano - Marianne Crebassa, mezzo-soprano - Pene Pati, ténor - Alexandros Stavrakakis, basse - Burcu Karadağ, ney - Aykut Köselerli, kudüm - Rundfunkchor Berlin, Klaas-Jan de Groot, chef de choeur - Luzerner Sinfonieorchester, Michael Sanderling, direction. 2025. Livret en anglais, français, allemand. 67’. Werner Classics. 5021732754738
D’abord un projet, puis un message. Un message qui se veut amical, serein et optimiste. En 2023, Numa Bischof Ullmann, directeur de l’Orchestre symphonique de Lucerne, souhaite prolonger l’expérience du Requiem de Mozart - déjà une expérience en soi tant l’oeuvre demeure, à travers les siècles, intacte et universelle - en le combinant à une oeuvr nouvelle. Il se tourne vers Fazil Say, pianiste et compositeur turc né en 1970 à Ankara, qui propose non pas d’écrire un autre Requiem, mais de rendre hommage à l’une des partitions les plus aimées du public. Et en effet, même si le Requiem de Mozart, dont l’histoire continue aujourd’hui d’alimenter la chronique, soit connu et archi-connu, c’est toujours un plaisir de l’entendre, d’autant plus lorsqu’il révèle une vision nouvelle éloignée de nos habitudes et de ce que certains aiment à appeler : les traditions.
En bref, une version qui décape et qui ne laissera personne indifférent, car voilà le sujet. Qu’apporter de nouveau à un répertoire dont pléthore d’enregistrements existent, sans forcer la ligne ou le dessein de l’oeuvre ? Qu’offrir au public, si ce n’est une vision différente, quitte à prendre des risques ? Michael Sanderling répond à cette question en développant sa vision, sa lecture qu’il assume à chaque instant. D’abord par un choix de tempi relativement allants qui dégagent une énergie vive dans chacun des mouvements. Ensuite, par un soin porté à l’articulation, notamment dans les cordes, privilégiant des attaques courtes et précises. L’archet est dynamique, étroitement lié à l’expression de la phrase, tandis qu’un hommage doit être rendu aux vents pour leur qualités expressive et technique. Du côté introspectif de l’introduction se dégage rapidement une action dramatique soutenue dès l’apparition des cuivres et timbales, le tout porté par un mouvement plus urgent. Naturellement, cette urgence s’installera dans d’autres parties de ce Requiem, à commencer par un Kyrie où la fugue se nourrit de l’entrelacement des quatre voix du choeur, un Dies irae percutant riche d’effets sonores jamais dans l’excès, un Rex tremendae majestueux et haletant… Ce magnétisme certain laisse néanmoins un peu de répit dans un Tuba mirum admirablement introduit par le trombone solo et complété par un quatuor de solistes homogène : la basse Alexandros Stavrakakis impose une voix noble et solide, rejoint par un ténor, Pene Pati, dramatique et fluide. La mezzo Marianne Crebassa apporte une couleur chaude et vibrante tandis que la soprano Fatma Said développe une ligne angélique et un soutien doux et épuré. Ce quatuor vocal rend hommage également au choeur de Rundfunkchor Berlin admirablement préparé par Klaas-Jan de Groot : homogène, dialogue entre les voix, dynamiques et couleurs communes, texte clair…
En somme, le chef donne du poids à cette oeuvre, comme en atteste le souffle apporté au Recordare et au Benedictus - dont le caractère apaisé permet à chaque instrument de respirer et prolonger le travail efficace de l’architecture de la ligne musicale - mais aussi au texte qui vit et qui bouge au gré de l’action dramatique. Arrivent enfin les deux poèmes du poète et philosophe turc Mevlana, plus connu ici sous le nom de Rûmî, mis en musique par Fazil Say. Le premier, Yine Gel (Reviens) est un « appel à l’action humaniste, une exhortation à la gentillesse ». Le second, Yedi öğüt (Les sept conseils), est « une suite d’exhortations à une conduite vertueuse nourrie de métaphores naturelles ». A l’orchestration du Requiem, Say introduit deux instruments typiques d’Orient : le Ney turc (flûte à embouchure terminale en roseau, associée à la pratique rituelle soufie), et le kudüm, paire de petits tambours militaires, similaires aux timbales que l’on peut retrouver dans les ensembles musicaux Mevlevi. Véritable hommage à l'œuvre de Mozart terminée par Süssmayr, Say emprunte quelques citations du Requiem, mais aussi de certaines œuvres pour piano, du Concerto pour clarinette… Le contraste est saisissant : le son est chaud, nourri par un archet délicat, les thématiques sont soyeuses et enivrantes. C’est une musique que l’on apprécie écouter avec des connotations orientales délicates. Non seulement la partition fonctionne à elle seule, mais elle se marie à merveille à la messe des morts de Mozart sans la dépasser ou l’effacer. C’est aussi un hommage à un travail d’équipe dont, comme le souligne le compositeur, plus de 25 pays sont représentés sur scène : « il y avait donc sur scène des gens de toutes les religions unis par la musique, qui jouaient ensemble, qui respiraient ensemble. Ainsi avais-je réalisé mon objectif : refléter par la musique ce pont entre l’Orient et l’Occident fait d’admiration et d’amitié mutuelles ».
Son 10 - Livret 10 - Répertoire 10 - Interprétation 9
Ayrton Desimpelaere