Tugan Sokhiev le magnifique !

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Pour une série de trois concerts (deux à Genève, un à Lausanne), l’Orchestre de la Suisse Romande sollicite le concours de Tugan Sokhiev, l’ex-directeur musical de l’Orchestre du Capitole de Toulouse, qui devient ainsi l’un de ses invités réguliers depuis deux ou trois saisons. Bien lui en prend tant le contact entre le chef et les musiciens semble se développer en une harmonie qui incite chacun à se dépasser !

Le programme commence par une brève page de Lili Boulanger (1893-1918), D’un matin de printemps, datant du printemps de 1917. Pour la première fois dans son histoire, l’Orchestre de la Suisse Romande présente une oeuvre de cette compositrice, sœur de Nadia Boulanger, la célèbre Mademoiselle, pédagogue révérée par un Stravinsky, un Bernstein. Victime d’un état de santé déficient, Lili disparaîtra à l’âge de vingt-cinq ans, ce qui ne l’empêchera pas de produire un catalogue important d’œuvres vocales et instrumentales. D’un matin de printemps fut d’abord composé pour violon et piano avant d’être orchestré par Lili elle-même, deux mois avant sa mort. Tugan Sokhiev l’aborde en lui prêtant le côté nonchalant d’une promenade qu’irisent les bois, avant de laisser au tutti le soin d’exalter la beauté d’une journée avec une élégance raffinée.

Intervient ensuite le violoniste arménien Sergey Khachatryan que l’on entend régulièrement avec l’OSR. Il se fait l’interprète du célèbre Concerto en ré majeur op.35 de Piotr Ilyitch Tchaikovsky en répondant à une introduction orchestrale en demi-teintes par un solo empreint de mélancolie retenue qu’animent peu à peu les traits de virtuosité canalisés par un phrasé magistral. Le second thème laisse affleurer l’émotion en un cantabile con espressione prêtant une noblesse altière à l’aigu, alors que la cadenza prise a tempo moderato permet de ciseler chacun des passaggi brillants auxquels l’orchestre répondra avec un lyrisme généreux que le chef tempère avec la pondération d’un accompagnateur patenté, fait si rare de nos jours ! Sous le legato des bois, la Canzonetta est développée à fleur de touche en osant les pianissimi presque imperceptibles pour laisser couler les larmes. La transition s’amplifie progressivement pour amener un Final beaucoup plus extérieur avec une nouvelle cadenza propulsant une danse cosaque à la virtuosité ébouriffante ponctuée par un tutti frénétique jusqu’à une péroraison en apothéose qui fait délirer l’auditoire. Pour le remercier, le violoniste propose avec une perceptible émotion un hymne sacré arménien, Havun Havun, attribué à un moine poète du Xe siècle appelé Grigor Narekatsi.

En seconde partie, Tugan Sokhiev choisit de présenter l’une des symphonies majeures de Sergey Prokofiev, la Cinquième en si bémol majeur op.100, composée en 1944 alors que la Russie remportait des victoires sur les troupes allemandes à Stalingrad et à Kiev et que s’achevait le Siège de Leningrad. Et Prokofiev lui-même en dirigea la création à Moscou le 13 janvier 1945.  Dès les premières mesures de l’Andante, Tugan Sokhiev n’a de cesse de solliciter les pupitres avec un infatigable brio, imposant aux flûtes et bassons l’ample legato d’un choral que les cuivres amplifieront sur une basse soigneusement charpentée. Il allège ensuite le second motif teinté de lyrisme par la flûte et le hautbois avant d’ouvrir en éventail le développement brassant les divers thèmes jusqu’à une conclusion en apothéose. L’Allegro moderato, sournoisement malicieux, tient du scherzo dont les accents vitriolés s’émoussent face à un trio rasséréné par des relents de valse, rapidement dissipés par le da capo du scherzo aux accents grinçants suscités par les cuivres agressifs. L’Adagio a ici la gravité d’une thrénodie lugubre clamée par les trombones que finiront par diluer les cordes en demi-teintes évanescentes. Le Final impose un singulier contraste avec un Allegro giocoso festif que pimentent les bois légèrement acidulés avant de céder la placer aux cuivres conférant à la coda une solennité épique. Bondissant de leur siège, les spectateurs acclament bruyamment le chef et les musiciens qui, eux aussi, plébiscitent ce maestro qu’ils verraient volontiers occuper la place toujours vacante d’un directeur musical. Qu’on se le dise !

Par Paul-André Demierre

Genève, Victoria Hall, concert du 8 octobre 2025

Crédits photographiques : Magali Dougados

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