Cousu de fil rouge, Idomeneo à Luxembourg
A l’Opéra, on le sait depuis un certain temps déjà, ce que l’on attend et qui marquera le souvenir le plus souvent, c’est ce que l’on découvre quand le rideau se lève ou que la lumière se fait. C’est-à-dire le point de vue particulier – qui se veut original la plupart du temps – d’un metteur en scène et de ses acolytes scénographes. Oui, l’opéra est bien devenu une histoire de metteurs en scène. Pour le meilleur ou pour le pire, pour le bonheur ou l’agacement.
Après Genève, à Luxembourg cette fois, le regard scénographique se double même d’une lecture chorégraphique : le chorégraphe Sidi Larbi Cherkaoui et l’artiste plasticienne Chiharu Shiota ont conçu une mise en scène et en espace littéralement cousue de fil rouge !
Sur un fond noir, ce sont en effet d’incessants surgissements rouges : des cordes, des pluies de sortes de lianes, des filets de pêche, des ossatures de bateaux, d’immenses éventails ouverts articulés. Tout cela est manipulé, agité ou délimite l’espace. C’est le rouge du sang des guerres et des sacrifices, celui des entraves de personnes emprisonnées, réellement captives ou victimes de leurs passions. Et cela avec des lumières très travaillées, dues à Michael Bauer, dont ces éblouissements blancs s’abattant sur des protagonistes proies du destin, soumis aux colères et aux rivalités des dieux. N’oublions pas non plus les vêtements originaux (en plumes pour Idomeneo et Idamante !) de Yuima Akazato. Un univers de suggestions, c’est très beau.
Et la danse envahit le plateau...
permanente, obsédante, dans les pas conçus par Sidi Larbi Cherkaoui et interprétés par les membres de sa compagnie Eastman. Je dois dire que, au premier acte, cette saturation chorégraphique, ces mouvements incessants m’ont d’abord gêné. Ils me distrayaient des protagonistes, de leurs récits… et de leur chant. On le sait, les yeux, quand ils sont trop sollicités, ferment les oreilles. Le chorégraphe a-t-il craint de ne pas remplir son « cahier des charges » ? Mais aux actes II et III, cette danse a pleinement joué son rôle dramaturgique de métaphore, d’écho, d’amplification de ce qui se vit dans les péripéties de l’intrigue et au sein des cœurs en fusion. La beauté des pas était à la mesure du déferlement des passions.
Des passions multipliées : celles, en ce royaume de Crête, alors que la guerre de Troie vient de s’achever, d’une captive, Ilia la Troyenne, et d’une réfugiée, Elettra fille d’Agamemnon, pour Idamante, le fils du roi. Idoménée, ce roi qui, pour échapper à un destin tragique, promet au dieu Neptune de sacrifier la première personne qu’il rencontrera… ce sera son fils. Idoménée voudra échapper à la fatalité. La tragédie va dérouler son ressort.
Mais me direz-vous, voilà pour les yeux ! Et les oreilles ? Elles se réjouissent de ce qu’elles entendent.
Le chef d’orchestre, c’est Fabio Biondi, il connaît son Mozart, il connaît son Idomeneo. Il y est chez lui et nous en propose une « visite » aussi cohérente que pertinente. Entraînant à sa suite et motivant un Luxembourg Philharmonic manifestement réjoui de leur dialogue. Une mention spéciale doit être faite du Chœur du Grand Théâtre de Genève, un chœur qui a un vrai rôle à jouer, chœur antique dans ses interventions exactement intenses et nuancées.
Quant aux solistes en scène à Luxembourg, ils offrent une belle communion d’interprétations pour leurs personnages déchirés. Ils s’approprient cette partition de Mozart qui fait la part belle à chacun. Bernard Richter est un habitué du rôle d’Idomeneo dont il rend bien compte des soubresauts pour se dépêtrer d’une situation inextricable qu’il a lui-même provoquée ; Josy Santos incarne cet Idamante coincé entre son amour pour une ennemie et sa fidélité filiale ; Anna El-Khashem a toute la grâce, la fragilité et la force d’Ilia, la captive troyenne ; Jacquelyn Wagner exprime la surprise et la colère de celle qui se rend compte qu’elle n’est qu’un pion dans cette partie-là ; Linard Vrielink confère une belle épaisseur à son rôle d’Arbace le confident. Jason Bridges est un imposant Grand-Prêtre de Neptune ; William Meinert, un Oracle impressionnant.
Ajoutons que Sidi Larbi Cherkaoui, mettant à profit une ambiguïté possible du texte du livret, en a changé la fin : Idoménée au lieu d’abdiquer et de laisser la place à son fils Idamante et à son Ilia bien-aimée, les tue et épouse Elettra… La fin humaniste de Mozart cédant la place au cynisme sans appel des ambitions et passions humaines… Personnellement, je préfère l'idéal des Lumières.
Luxembourg, Grand théâtre, 16 octobre 2025
Stéphane Gilbart
Crédits photographiques : Filip Van Roe