Un double hommage à Tadeusz Baird et à l’Orchestre national de la radio polonaise
Tadeusz Baird (1928-1981) : Symphonie n° 1 ; Symphonie n° 2 ‘Sinfonia quasi una fantasia’ ; Symphonie n° 3. Orchestre symphonique de la radio nationale polonaise de Katowice ; direction Jan Krenz, Henryk Czyż, Zbigniew Graca et Łukasz Borowicz. 1951/52, 1955, 1991, 2024. Notice en polonais et en anglais. 96’ 40’’. Un album de deux CD Anaklasis ANA 038.
Né à Grodzisk Mazowiecki, cité de taille moyenne située au centre de la Pologne, à une trentaine de kilomètres de Varsovie, le compositeur Tadeusz Baird commence sa formation musicale à Lodz pendant la Seconde Guerre mondiale, avant de la poursuivre au conservatoire da la capitale auprès de Piotr Rytel (1884-1970), Boleslaw Szabelski (1896-1979), un élève de Szymanowski, et Piotr Perkowski (1901-1990), qui avait étudié à Paris avec Albert Roussel. On le retrouve aussi à l’Université de Varsovie à la fin des années 1950, où il approfondit la musicologie. Avec Kazimierz Serocki (1922-1981), il fonde en 1949 le Groupe 49 dédié à la musique nouvelle et, en octobre 1956, le premier Festival international de musique contemporaine pendant « l’Automne de Varsovie ». Il enseigne à l’Académie de musique Chopin et compose d’abondance : musique de chambre, vocale, chorale, orchestrale et pour piano, ainsi qu’un opéra, Jutro, d’après un récit de Joseph Conrad. Il décède prématurément à Varsovie à l’âge de 53 ans.
Le présent album se présente en réalité comme un double hommage, car, pour l’interprétation des trois symphonies de Baird, il y a une constante : l’Orchestre symphonique national de la radio polonaise, basé à Katowice, ville industrielle, dixième du pays en importance. Fondé en 1935 par Grzegor Fitelberg (1879-1953), il est dissous lorsque la Seconde Guerre mondiale commence. Remis sur pied par Witold Rowicki après le conflit, il est à nouveau confié à Fitelberg à partir de 1947, jusqu’à son décès en 1953. Jan Krenz lui succédera pour les quinze années suivantes. L’actuelle directrice musicale est Marin Alsop, depuis 2023. Au cours des années, la formation a modifié son intitulé : « Grand Orchestre symphonique de la radio polonaise » dans les années 1950, puis « de la radio et télévision polonaise » dans les décennies qui ont suivi, avant de porter l’appellation actuelle. Les compositeurs polonais Górecki, Kilar, Lutoslawski ou Penderecki ont été souvent programmés par cette phalange, mais aussi le moins connu Tadeusz Baird. Des interprétations d’époques différentes sont ici rassemblées, donnant à l’album un statut mémoriel.
Le signataire de la notice, le critique musical et compositeur Rafal Augustyn (°1951), signale que l’on pourrait accorder à au moins sept partitions de Baird l’étiquette de « symphoniques », si l’on prend aussi en compte sa Sinfonietta de 1949, son Concerto pour orchestre de 1953, ses 4 Essais de 1958 ou sa Sinfonia breve de 1968. Mais le créateur ayant choisi de ne donner un numéro qu’à trois « symphonies », ces seules œuvres sont prises en ligne de compte pour le présent hommage, qui est significatif, puisqu’il correspond aux deux grandes tendances de Baird, à savoir le néoclassicisme pour les deux premières qui datent de sa jeunesse, au début des années 1950, la troisième étant composée à la fin de la décennie 1960, époque où Baird allait se revendiquer de plus en plus d’affinités avec Alban Berg.
La Symphonie n° 1 a été écrite en 1950. Baird n’a alors que 22 ans ; il représente une figure de l’esthétique sonoriste polonaise, alors en vogue et que Penderecki, quasi contemporain, pratiquera aussi. L’avidité pour la couleur des sons, l’articulation dynamique et les timbres spécifiques font de cette œuvre en cinq mouvements un univers de rythmes asymétriques, où l’on retrouve des moments de valse, d’énergiques interventions du piano, mais aussi des phases cuivrées ou alanguies. L’album en propose deux versions. L’une, véhémente et engagée, est placée sous la direction d’un élève de Stanislaw Wislocki, Zbigniew Graca (°1953), en 1991 ; elle figure en tête du premier disque de l’album. Une autre version occupe à elle seule (minutage réduit à un peu moins de vingt-cinq minutes) l’autre partie de l’album. Ce témoignage historique, à considérer comme tel, a été gravé en décembre 1951 et janvier 1952 par Jan Krenz (1926-2020). Composée dans la foulée de la première, en 1951/52, la Symphonie n° 2, en trois mouvements, s’inscrit aussi dans la même conception, mais fut l’objet de critiques lors de sa présentation, son climat ne correspondant pas au « réalisme socialiste » réclamé par les autorités. Pourtant, la beauté chaleureuse du Largo initial, aux côtés élégiaques, considéré comme l’un des plus réussis de la musique polonaise du temps, est indéniable. Un Scherzo capricieux le suit, avant un final aux vives couleurs rythmées. C’est une gravure de janvier 1955 que l’on découvre ici, sous la direction de Henryk Czyż (1923-2003), qui en souligne avec conviction le contenu néoclassique.
Pour la Symphonie n° 3, une commande de la Fondation Koussevitzky qui date de 1969, c’est une version récente, effectuée en octobre 2024, qui est gravée et se révèle d’excellente facture, dirigée par Łukasz Borowicz (°1977), qui a été notamment un élève d’Antoni Wit. Cette partition en quatre mouvements, d’une durée totale d’environ seize minutes, fut mieux accueillie ; elle est pleine d’accents énergiques et dramatiques, dans un contexte de tension permanente. Elle nécessite une large formation : aux cordes, s’ajoutent quatre flûtes, six cors, trois trompettes, quatre trombones, un tuba, deux harpes, un piano, un clavecin et six percussionnistes. De beaux solos mettent en valeur les instrumentistes. Baird a abandonné le néoclassicisme pour un modernisme polonais typique des années 1970, qu’illustreront aussi Penderecki ou Kilar.
La connaissance de Tadeusz Baird, moins fréquenté que d’autres compositeurs de son pays, est enrichie par cet album qui, répétons-le, est aussi un hommage à la formation de qualité qu’est l’Orchestre symphonique national de la radio polonaise de Katowice. Le mélange de gravures plus anciennes et d’un enregistrement récent en accentue l’intérêt.
Son : 7 à 9 Notice : 10 Répertoire : 9 Interprétation : 8,5 à 10.
Jean Lacroix