A Genève, un récital-fleuve d’András Schiff 

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Pour sa prestigieuse série ‘Les Grands Interprètes’, l’Agence de concerts Caecilia invite le grands pianiste Sir András Schiff qui ne s’est pas produit à Genève depuis plusieurs années.

Son récital du 6 février au Victoria Hall commence par la célèbre Aria en sol majeur qui ouvre les Variations Goldberg de Bach qu’il phrase avec soin en incorporant dans la ligne mélodique les mordants d’ornementation. Puis il s’empare d’un micro pour dire, dans un français excellent, son plaisir de jouer dans cette salle. Comme il a refusé de faire imprimer un programme, il prend la peine de présenter chaque groupe de pièces qu’il va interpréter.

Dans l’œuvre pour clavier de Bach, András Schiff choisit ensuite le Capriccio sopra la lontananza del suo fratello dilettissimo BWV 992. A cette œuvre de jeunesse datant des années 1704 à 1706, il prête un caractère narratif évoquant le départ du frère bien aimé et les dangers que peut occasionner le voyage. Et le dialogue à plusieurs voix prend une tournure pimpante par les notes répétées imitant la sonnerie d’un cor de postillon.

Puis le pianiste passe à Joseph Haydn et à ses Variations en fa mineur datant de 1793. Il en énonce le thème avec une limpidité que ne troublent qu’à peine les figures d’ornementation en triples et quadruples croches. L’enchaînement des variations préfigure ici l’écriture beethovenienne qui s’impose jusqu’aux dernières mesures avec ce fa dans l’aigu tenu pianissimo.

Mozart figure ensuite dans ce programme avec deux pages d’importance.  La Fantaisie en ut mineur K. 475 où le pianiste dénote l’influence de Bach se pare d’intensité tragique, tout en conservant ce jeu perlé en demi-teintes pour le cantabile. Mais un Più allegro, corsé par les triolets et les triples croches, finira par s’apaiser avec le da capo du motif initial. Le Rondò en la mineur K. 511 est empreint de cette même dimension tragique qui laisse perler les larmes au-dessus d’une ligne de chant de rare sobriété qu’ornementent quelques volutes.

Et la première partie qui a duré près de 90 minutes s’achève avec le dernier recueil que Beethoven composa pour le piano, les Six Bagatelles op. 126, dont András Schiff révèle l’originalité en alliant la véhémence pathétique à l’introspection qui laisse affleurer les voix intérieures.

En seconde partie, le pianiste se tourne vers Schubert dont il présente d’abord l’Allegretto en ut mineur D. 915, d’une rare simplicité par cet unisson des deux mains qui devient ensuite un duo en imitation entrecoupé par de nombreux silences porteurs de douloureuses interrogations. Il passe ensuite à la Deuxième des Klavierstücke D. 846 qu’il imprègne d’une tendresse retenue que corrode une anxiété sourde atteignant un paroxysme avant de retomber dans l’apparente sérénité du motif de début. La Troisième des Klavierstücke a une extériorité plus débridée que contredit l’intermède médian avec ses inflexions lancinantes. Pour conclure cette section, il propose la Mélodie hongroise en si mineur D. 817 qu’il nimbe d’une nostalgie à fleur de peau, même s’il conteste la provenance hongroise de l’inspiration.

Par la Trentième Sonate en mi majeur op. 109 qu’il considère comme la plus belle des sonates de Beethoven, András Schiff achève son programme en jouant d’un rubato subtil pour contraster le motif initial rapide avec le second, beaucoup plus retenu. Par de péremptoires accords, le bref Scherzo (Prestissimo) cède la place à un Andante qui n’est plus qu’une méditation résignée à deux voix qui se répondent. Les variations qui en découlent trouvent leur apogée dans une sixième séquence qui n’est plus qu’une course éperdue sous une série de trilles dans l’aigu, se volatilisant pour renouer avec la méditation initiale totalement rassérénée.

Durant tout ce long programme, le public a fait montre d’une concentration exemplaire qui a touché visiblement l’artiste, au point de lui offrir encore deux bis consistants, la Troisième Valse op. 34 n.1 de Chopin et le 1er mouvement du Concerto Italien de Bach. Du délire dans la salle !

Par Paul-André Demierre

Genève, Victoria Hall, 6 février 2026

Crédits photographiques : Christian-Meuwly

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