Nelson Goerner, Ning Feng, Edgar Moreau et les jeunes Beethoven, Chostakovitch et Rachmaninov
Depuis Haydn, qui en a fixé le cadre avec pas moins de 45 ouvrages, la formation piano, violon et violoncelle a attiré la plupart des grands compositeurs, y compris parmi ceux qui ont écrit peu de musique de chambre (et, notamment, comme nous le verrons dans le programme proposé ici, les compositeurs-pianistes). Beaucoup n’ont pas attendu d’avoir une grande expérience avant de s’y mettre, comme certains l’ont fait avec le quatuor à cordes, réputé beaucoup plus exigeant. Les trois trios de ce concert sont, précisément, des œuvres de jeunesse.
Par ailleurs, de très grands interprètes ont été séduits par cette formation, et certaines associations ont marqué l’histoire : Cortot-Thibaud-Casals, Rubinstein-Heifetz-Piatigorsky, Richter-Oïstrakh-Rostropovitch, Argerich-Kremer-Maisky, par exemple. Dans ce même Théâtre des Champs-Élysées, il y a quelques mois, se produisaient Evgeny Kissin, Joshua Bell et Steven Isserlis. En effet, bien des œuvres écrites pour cette formation s’accommodent d’interprètes avec des personnalités artistiques marquées, et le résultat est souvent inattendu. Cette fois c’est le violoniste chinois Ning Feng qui a rejoint deux partenaires habituels : le pianiste argentin Nelson Goerner et le violoncelle français Edgar Moreau (difficile de trouver trois pays plus éloignés les uns des autres !).
Pour commencer, Beethoven. C’est justement avec cette forme qu’il décide qu’il peut enfin être publié, et son Opus 1 consiste en trois trios. Celui qui nous est présenté est le Troisième, en ut mineur, probablement le plus souvent joué des trois, et à juste titre (y compris de l’avis-même du compositeur), car il est l’une de ses meilleures œuvres de jeunesse.
Dans les trois premiers mouvements, les interprètes donnent un peu l’impression de jouer chacun de leur côté. Si Ning Feng, qui est semble-t-il resté hermétique au mouvement « historiquement informé », avec notamment un vibrato très présent, n’en est pas moins exemplaire d’éloquence, Edgar Moreau a tendance à grossir les intentions musicales, et le rubato de Nelson Goerner manque parfois de subtilité. Aucun réel problème de mise en place, mais un manque de lien, que l’on perçoit rétrospectivement dans l’irrésistible finale où, pour le coup, nos trois interprètes se trouvent. Le piano est virtuose et brillant, tout comme les cordes, qui nous régalent d’un improbable mais pétillant coup d’archet (en staccato volant) dans certaines formules d’accompagnement.
Les trios de Rachmaninov et de Chostakovitch ont, comme point commun, d’être au nombre de deux, avec une première tentative en un seul mouvement, et une deuxième beaucoup plus développée. Dans le cas de Chostakovitch, le Deuxième, qui viendra vingt ans plus tard, est d’une très grande ambition artistique (et probablement l’un des plus grands trios de tout le XXe siècle). Mais c’est le Premier, œuvre d’un encore étudiant, qui est proposé avant l’entracte. D’une durée d’une douzaine de minutes, si l’on y perçoit déjà quelques caractéristiques futures de son auteur, il nous évoque plusieurs compositeurs du XIXe siècle.
Ning Feng y fait preuve d’une grande richesse de jeu, toujours intérieur mais profondément expressif. Edgar Moreau, qui joue du violoncelle avec une facilité rare, n’évite pas toujours quelques tics instrumentaux. Quant à Nelson Goerner, il est souverain, et nous pouvons regretter que, dans les passages piano, les cordes ne le laissent pas assez bien passer. Malgré ses quelques petites réserves, un « petit » trio de Chostakovitch de très haute tenue.
Sensiblement au même âge (dix-huit ans), Rachmaninov écrit son Premier Trio, presque aussi court. À la différence de Chostakovitch (et bien avant lui, bien entendu), il n’attend pas pour s’y remettre, pour une œuvre de grande envergure. C’est la mort de Tchaïkowsky qui l’y décide. Tout comme son aîné l’avait fait à la mort du compositeur Rubinstein, en composant un immense trio « à la mémoire d’un grand artiste », Rachmaninov se lance dans une œuvre calquée sur le même modèle, avec la même dédicace. Le résultat : un premier mouvement Moderato puis Allegro d’une vingtaine de minutes, un deuxième qui consiste en variations de la même durée, puis un finale brillant d’une dizaine de minutes. Soit, sensiblement, la même construction, à la différence près que, chez Tchaïkowsky le finale est en réalité une dernière variation (de loin la plus longue de toutes). Mais comme Rachmaninov y reprend des éléments du Moderato initial, les deux œuvres donnent une impression d’unité que leur longueur rend d’autant plus marquante.
Nous retrouvons, bien entendu, les mêmes qualités du côté des musiciens. Ils nous offrent une interprétation d’une intensité qui ne baisse jamais, tour à tour ardente et enflammée, haletante et douloureuse, d’un romantisme exacerbé, certes, mais toujours au service de la musique et d’une expression commune. Et puis, quelle perfection instrumentale ! Ils ont, individuellement et collectivement, les moyens techniques de faire passer sans aucun filtre toutes leurs émotions. Dans une telle œuvre, le moins que l’on puisse dire est qu’elles ne manquent pas. Ils les partagent sans se ménager.
Paris, Théâtre des Champs-Élysées, 13 février 2026
Pierre Carrive
Crédits photographiques : Pierre Carrive