L'Ensemble Intercontemporain au Festival de Prades, une soirée magistrale

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Pour sa première venue à Prades, l'Ensemble Intercontemporain, qui fête cette année son cinquantenaire, rend hommage au fondateur du festival pyrénéen, Pablo Casals, né il y a tout juste cent cinquante ans, et à l'instrument dont il fut l'un des plus grands interprètes au XXe siècle, avec la commande d'un concerto pour violoncelle à Arnulf Herrmann. Créée quelques jours plus tôt au Festival Messiaen, la partition de Vor uns liegen wunderschöne Tage (De beaux jours devant nous), défendue avec une saisissante intensité par Éric-Maria Couturier, pieds nus, vêtu d'un orange bouddhique inhabituel dans les salles, rompt avec le clivage concertant légué par la tradition, pour tisser une osmose entre soliste et orchestre, jusque dans l'évolution organique des textures. Cette succession de variations aux allures de passacaille, qui, réinventant une conception héritée du sérialisme, s'étendent à tous les paramètres du son, développe, au-delà de chatoiements que n'aurait pas reniés l'auteur de la Turangalîla-Symphonie, une sensibilité à la fois éclectique et personnelle, nourrie par l'originalité syncrétique de Ligeti, la vitalité d'Adams et la propulsion cinématographique de Bernard Herrmann. L'élasticité des associations de timbres et des tempi, glissant vers des parenthèses extatiques, façonne une fascinante immersion évocatrice, magnifiée par une complicité communicative entre les pupitres, dans l'acoustique ample de l'Abbaye Saint-Michel-de-Cuxa.

En ouverture de concert, At First Light, page de jeunesse pour petit orchestre que George Benjamin avait écrite à seulement vingt-deux ans, et donnée pour la première fois, en 1983, dans la grande salle du Centre Pompidou par le London Sinfonietta, tamise déjà l'atmosphère suggestive de l'ensemble de la soirée. Inspirée par les nuées picturales de Turner, qui font ressortir, dans une approche anticipant l'impressionnisme, la lumière avant le paysage, la pièce déploie une maîtrise précoce de la palette orchestrale, de sa pâte et de ses alliages de couleurs. Sous la direction attentive de Pierre Bleuse, les combinaisons instrumentales dépassent leur apparente dimension chambriste, dans des contrastes entre plages contemplatives et éclairs puissants qui diffractent l'espace sonore. Cette condensation par la quintessence musicale de la perception picturale, que l'on peut qualifier d'intellectuelle, est révélée avec un pinceau sûr.

À cette démonstration de savoir-faire inspiré répond, en clôture, le théâtre miniature, aussi jubilatoire que non-académique, d'Unsuk Chin dans Gougalōn. Créées en 2009 à Berlin par l'Ensemble Modern, et révisées deux ans plus tard avec l'ajout des deux derniers numéros, ces scènes de rue en six mouvements décrivent, avec des moyens aussi divers que calibrés avec un sens économe de l'effet, un imaginaire foisonnant, d'un pittoresque un peu marionnettiste qui, dans le geste, se souvient de Petrouchka de Stravinski. Le Prologue – Ouverture dramatique du rideau, emmené par des traits du violon, où plane l'ombre de L'Histoire du soldat, installe un joyeux climat forain, dans une cacophonie de rythmes et de motifs habilement réglée. La Lamentation de la danseuse chauve distille une plainte lancinante, passant d'un pupitre à l'autre comme une ondulation oléagineuse. La précision du jeu exalte les glissandi et l'irrésistible jacasserie pulsative du Rigolard Diseur de bonne aventure avec la fausse dent. Explorant tout un camaïeu ludique et poétique, l'Épisode entre les bouteilles et les canettes est porté par la virtuosité gourmande du duo de percussions. Cet instinct des saveurs instrumentales se retrouve dans la Danse autour des baraques, avec des attaques de cordes taquinant les limites de la lutherie, nimbées sous des ondulations harmoniques aux bois et aux cuivres. Avec ses torsions jazzy et son piano préparé à quatre mains, La Chasse pour la natte du charlatan referme le cycle avec une ivresse communicative qui démontre, avec ce théâtre miniature aux fabuleuses potentialités dramaturgiques, que plaisir et création contemporaine savent rimer ensemble. Les absents ont toujours tort, et ce premier concert de l'Ensemble Intercontemporain à Prades constitue une prise de risque qui est un coup de maître de Pierre Bleuse, directeur artistique de la formation orchestrale comme du festival initié par Pablo Casals.

Prades, Festival, 30 juillet 2026

Gilles Charlassier

Crédits photographiques : William Wartell

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