Une dernière valse pour Kazuki Yamada
Le concert de clôture au Palais Princier affiche complet. Il s'agit du dernier concert dirigé par Kazuki Yamada en tant que directeur artistique et musical de l'Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo. Une soirée forcément particulière, qui prend, au fil du programme, des allures de fête autant que d'adieu.
Le concert s'ouvre par une curiosité : une transcription du Quatuor à cordes de Maurice Ravel pour bois, cuivres et diverses percussions — sans aucun instrument à cordes — réalisée par le compositeur et arrangeur italien Giancarlo Chiaramello.
Le Quatuor de Ravel est un chef-d'œuvre, une œuvre d'une perfection formelle et d'une subtilité de timbres qui paraissent indissociables de son écriture originale. Ravel fut par ailleurs un orchestrateur exceptionnel, capable de transformer les couleurs instrumentales sans jamais perdre la substance de sa musique. Pour La Valse, il travailla simultanément aux versions pour piano, pour deux pianos et pour orchestre — trois réalisations musicalement indépendantes.
Giancarlo Chiaramello connaît, lui aussi, parfaitement l'art de l'arrangement. Il a notamment signé les arrangements de tous les concerts Pavarotti & Friends, expérience qui témoigne d'une solide maîtrise de l'écriture orchestrale et des possibilités offertes par les différents pupitres.
La démarche n'en demeure pas moins surprenante. Entendre les fameux pizzicati du deuxième mouvement du Quatuor transposés aux bois, aux cuivres et aux percussions constitue certes une expérience insolite. Mais cette curiosité sonore peine à convaincre sur le plan musical. Ce qui, chez Ravel, naît d'un équilibre extrêmement subtil entre quatre instruments à cordes — de leurs attaques, de leurs résonances et de leur complémentarité — perd ici une part importante de son évidence et de sa finesse.
La virtuosité de l'arrangement est indéniable, mais elle ne suffit pas à faire oublier ce que l'œuvre originale doit précisément à son écriture pour cordes. La transcription apparaît davantage comme un exercice de style que comme une nécessité musicale. L'Orchestre ne joue d'ailleurs que les deux premiers mouvements — vraisemblablement pour des raisons de minutage —, laissant une impression d'inachevé. Le public accueille cette proposition avec des réactions partagées.
Heureusement, la suite du programme donne à la soirée une tout autre dimension.
Kantorow, l'ivresse lisztienne
Alexandre Kantorow est l'un des pianistes favoris du public monégasque. Il avait été révélé au Festival de Menton, lors d'un récital donné au Musée Cocteau en 2018. L'année suivante, il devenait le premier pianiste français à remporter la médaille d'or du prestigieux Concours Tchaïkovski. En 2020, il recevait la Victoire de la Musique Classique dans la catégorie « Soliste instrumental ».
Ce fut le début d'une carrière fulgurante qui l'a conduit à se produire avec les plus grands orchestres, dans les salles les plus prestigieuses et dans les principaux festivals internationaux. En 2021, il devient artiste en résidence de l'Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, où il se produit aussi bien en récital qu'en soliste avec orchestre ou en musique de chambre. Depuis, il revient régulièrement à Monaco, en récital comme aux côtés de partenaires tels que Daniel Lozakovich ou Sergey Khachatryan.
Rejoignant le clavier à grandes enjambées, il ne fait qu'une bouchée du Deuxième Concerto de Franz Liszt, une œuvre à la mesure de ses moyens démesurés. Il y fait preuve davantage d'aisance que de perfection, mais cette liberté participe pleinement au caractère de son interprétation. Libre et fantasque, son discours progresse davantage par à-coups que dans une parfaite continuité. Il est pourtant impossible de résister à cet enthousiasme un peu échevelé, d'autant que l'orchestre joue pleinement le jeu, enfiévré par la baguette de Kazuki Yamada.
Moins souvent joué que le Premier Concerto, le Deuxième Concerto pour piano de Liszt se présente sous la forme d'un vaste mouvement continu, relativement concis, dans lequel le soliste se fait tour à tour poète, rêveur, virtuose et provocateur. La structure évolue sans cesse grâce à cette méthode très personnelle de transformation thématique qui constitue l'une des grandes originalités du langage de Liszt.
Cette conception renouvelle profondément la forme du concerto, dépassant la traditionnelle opposition entre le soliste et l'orchestre, ce jeu de « combat et de collaboration » si caractéristique du XIXᵉ siècle. L'élément de lutte demeure pourtant présent : celui de l'individu face au groupe, du piano qui s'affirme avant de se fondre à nouveau dans la matière orchestrale.
Alexandre Kantorow a parfaitement saisi ces enjeux. Sa maîtrise technique considérable n'est jamais une fin en soi : le développement organique de la musique prime sur la démonstration de pure virtuosité. Avec l'Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo placé sous la baguette de Kazuki Yamada, il instaure une véritable complicité de musique de chambre.
De cette écoute réciproque naissent des moments d'une grande intensité, qui inspirent au pianiste des envolées poétiques d'autant plus sublimes que la dynamique entre le piano et l'orchestre atteint son point d'équilibre. Kantorow se montre également éblouissant dans les passages de bravoure, notamment lorsque Liszt déchaîne ses redoutables cascades d'octaves. La virtuosité est spectaculaire, mais elle reste intégrée au discours musical.
Le public est conquis. Plusieurs rappels plus tard, Kantorow revient au piano et offre la paraphrase de Liszt sur le Liebestod de Tristan und Isolde de Richard Wagner.
Après l'exubérance du concerto, cette transcription prend une tout autre dimension. Le piano devient voix, orchestre et souffle dramatique à la fois. Kantorow y déploie un lyrisme d'une intensité presque irréelle.
Le nirvana.
La Valse, enfin
Il reste alors à Kazuki Yamada une dernière œuvre, et pas n'importe laquelle : La Valse de Ravel, l'une des partitions les plus brillantes et les plus fascinantes du répertoire orchestral.
C'est aussi l'une des œuvres préférées du chef japonais, qui lui accorde une signification toute particulière : c'est avec elle qu'il acheva ses études de direction d'orchestre au Japon. Pourtant, en dix ans à la tête de l'OPMC, il ne l'avait jamais dirigée à Monaco. Elle avait toujours été confiée aux chefs qu'il avait invités. Ce soir, La Valse sera donc la sienne. Une première, et pas des moindres.
Dès les premières mesures, Yamada impose un Ravel épidermique, éruptif, haletant, donné avec une générosité et une urgence presque terribles. Ce n'est pas une valse élégante qui se déploie, mais une extase dansante, tournoyante, presque hallucinante — un tourbillon qui devient peu à peu plus passionné, plus fiévreux, jusqu'à l'épuisement.
Kazuki Yamada ne traîne pas. Son envie d'en découdre saisit à la gorge. Il attise les sonorités crues d'un monde qui semble de moins en moins sûr de lui-même. La valse se dérègle, se déchaîne, perd progressivement ses repères, jusqu'à cette seconde partie qui arrive comme une gifle, une déflagration.
Lancé tel un train infernal, l'OPMC danse sur un volcan. La musique semble courir à sa perte avec une jubilation presque inquiétante.
Une apocalypse joyeuse selon Yamada.
Cette interprétation constitue une conclusion particulièrement forte au concert, mais aussi, symboliquement, au parcours monégasque du chef japonais. Durant ses années à la tête de l'OPMC, Kazuki Yamada aura contribué à affirmer l'identité artistique de l'orchestre, en faisant dialoguer le grand répertoire symphonique avec des œuvres moins attendues et en multipliant les rencontres avec des solistes et des chefs de premier plan.
Cette dernière soirée au Palais Princier avait donc quelque chose de plus qu'un simple concert de clôture. Elle célébrait une relation artistique construite au fil des années, une complicité entre un chef et un orchestre, mais aussi une page importante de la vie musicale de la Principauté.
Et lorsque les dernières mesures de La Valse s'effondrent dans un vertige final, demeure une étrange impression : celle d'avoir assisté à une fête, mais aussi à un adieu.
Ce concert a la douceur mélancolique des soirs où l'on remercie un ami avant de le voir prendre un autre chemin.
Monte-Carlo, Palais Princier, 6 août 2026
Crédits photographiques. : Frederic Nebinger / Palais princier



