Décès de la soprano Ileana Cotrubaș

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L'Opéra national de Bucarest a annoncé ce 20 août la disparition de la soprano roumaine Ileana Cotrubaș, l'une des voix majeures de la seconde moitié du XXᵉ siècle. Elle avait 87 ans.

Née à Galați le 9 juin 1939 dans une famille de musiciens — son père Vasile est ténor amateur —, elle entre dès l'âge de neuf ans au Chœur d'enfants de la Radiodiffusion roumaine, dont elle devient rapidement l'une des solistes principales. En 1952, elle s'installe à Bucarest pour intégrer la Școala Specială de Muzică, avant de poursuivre au Conservatoire Ciprian Porumbescu dans la classe de Constantin Stroesco. Ses débuts scéniques ont lieu à l'Opéra de Bucarest en 1964, dans le petit rôle d'Yniold de Pelléas et Mélisande — un signe que le destin s'amusera à confirmer, tant Mélisande deviendra plus tard l'un de ses rôles fétiches.

La consécration internationale vient très vite. En 1965, elle rafle plusieurs premiers prix — opéra, lied, oratorio — au concours de Bois-le-Duc aux Pays-Bas, puis remporte l'année suivante le concours de la radio de Munich (ARD). Ces deux distinctions lui ouvrent en cascade les portes des grandes scènes : La Monnaie dès 1966, le Festival de Salzbourg en 1967, l'Opéra de Francfort où elle est engagée en troupe de 1968 à 1971, Glyndebourne en 1969 (débuts britanniques en Mélisande sous la direction de John Pritchard), l'Opéra d'État de Vienne en 1970 — qui lui offre un contrat de trois ans et deviendra sa maison —, le Royal Opera House de Londres en janvier 1971 dans une nouvelle production d'Eugène Onéguine signée Peter Hall et dirigée par Georg Solti, où elle incarne Tatiana, le Palais Garnier en 1973, La Scala de Milan en 1974 et enfin le Metropolitan Opera au printemps 1977, en Mimì face à José Carreras, sous la baguette de James Levine.

L'un des épisodes les plus mythiques de sa carrière se joue précisément à La Scala, début 1975. Alors que Mirella Freni doit renoncer au rôle de Mimì dans La Bohème à quelques heures du lever de rideau, Luciano Pavarotti lui-même exige que l'on fasse venir la soprano roumaine, alors dans le Kent. Cotrubaș prend l'avion, arrive au théâtre un quart d'heure avant le début de la représentation, et livre l'une des interprétations qui feront date dans l'histoire du théâtre milanais.

Son répertoire s'étend de Mozart — Pamina, Susanna, Ilia, Blonde — à Verdi (Violetta, Gilda, Oscar), Puccini (Mimì), Bizet (Micaëla), Massenet (Manon), Offenbach ou Debussy. Partout, la critique salue une même conjonction de qualités : la beauté fragile et lumineuse de la voix, l'intelligence rare de la phrase, la finesse du geste dramatique. Cotrubaș ne cherche jamais l'effet ; elle sculpte le mot, éclaire la ligne, incarne. Elle chante avec aisance dans six langues.

Sa discographie s'inscrit durablement au panthéon lyrique. La Traviata gravée en 1976-1977 pour Deutsche Grammophon sous la direction de Carlos Kleiber, aux côtés de Plácido Domingo et Sherrill Milnes, demeure la référence absolue du rôle — sa Violetta d'une transparence bouleversante y trouve son plus juste écrin. Le Rigoletto de Carlo Maria Giulini, toujours avec Domingo, mais aussi Piero Cappuccilli et Nicolai Ghiaurov, lui offre une Gilda d'anthologie. On lui doit également la Micaëla de la Carmen de Claudio Abbado avec Teresa Berganza, la Manon de Michel Plasson avec Alfredo Kraus et José van Dam, la Susanna des Nozze di Figaro de Herbert von Karajan avec l'Orchestre philharmonique de Vienne, ou encore d'inoubliables incarnations mozartiennes captées à Salzbourg et à Vienne. Ses collaborations avec Karajan, Solti, Kleiber, Giulini, Abbado ou Levine constituent un pan entier de la mémoire lyrique.

Les distinctions officielles n'ont pas manqué : Kammersängerin autrichienne en 1981, Membre d'honneur de l'Opéra d'État de Vienne en 1991, Grande-Oficial de San'Iago da Espada au Portugal, Citoyenne d'honneur de Bucarest.

Cotrubaș choisit de se retirer de la scène en 1990, à 51 ans — geste rare dans un métier où l'on s'accroche souvent au-delà du raisonnable. Elle consacre alors les décennies suivantes à la transmission, formant à travers ses master classes toute une génération de sopranos, parmi lesquelles ses compatriotes Angela Gheorghiu et Leontina Văduva, mais aussi Maria José Siri ou Elena Tsallagova. En 1998, elle publie Opernwahrheiten (« Vérités sur l'opéra »), livre-manifeste dans lequel elle règle ses comptes avec la dérive du Regietheater et défend une conception de l'art lyrique fondée sur la fidélité au texte, à la musique et à l'intention dramatique. L'ouvrage fait grand bruit dans le monde germanophone et cristallise une résistance esthétique dont l'actualité, un quart de siècle plus tard, n'a rien perdu de son acuité.

Avec sa disparition, c'est une certaine idée du chant lyrique qui s'éteint — celle où la voix se met au service d'un personnage plutôt que d'elle-même, où la noblesse expressive prime sur l'effet, où l'intelligence du texte fait toute la différence.

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