Paavo Järvi : ambitions festivalières à Pärnu
Les journées de Paavo Järvi à Pärnu sont extrêmement chargées : répétitions avec l'orchestre, masterclasses de l'Académie, concerts en soirée. Il a néanmoins accepté de nous consacrer quelques instants pour évoquer le festival, l'Académie et ses ambitions pour celle-ci, la programmation 2026 et le futur.
Nous sommes à Pärnu, c'est votre festival, dont c'est la 16e édition. Pourquoi avoir décidé de créer un festival de musique classique ici, à Pärnu ?
Tout d'abord, la ville est très chère à mon cœur. Enfant, j'ai passé tous mes étés ici. Trois mois chaque année, nous étions à Pärnu. C'étaient des moments merveilleux parce qu'il y avait les vacances scolaires, on courait partout, on s'amusait, on était en famille ! Le bonheur de ces instants chéris dans l'insouciance de l'enfance !
Deuxièmement, bien sûr, dans toute l'histoire de Pärnu, il y a une tradition de festivals de musique qui date déjà de l'époque soviétique. Des gens comme Oïstrakh, Chostakovitch, Rojdestvenski, Kremer et d'autres venaient ici. C'était le lieu le plus occidental où l'on pouvait aller à l'intérieur de l'Union soviétique, sans quitter l'Union soviétique — parce que nous n'avions pas le droit de partir.
Et puis, bien sûr, la nécessité d'un festival avec de la musique classique. Il y avait un besoin. Mais pas un festival en plus siur la cartographie des manifestations musicales estivales avec les mêmes affiches interchangeables. Je voulais un festival avec un concept différent et original, un festival ancré dans son territoire.
Vous avez également voulu un festival avec un volet pédagogique ?
L'idée était aussi de démarrer un programme de direction d'orchestre, parce que quelqu'un m'a enseigné : mon père m'a enseigné, j'ai eu de très bons professeurs plus tard dans d'autres écoles, au Curtis Institure de Philadelphie, et puis j'ai commencé à collaborer avec Leonard Bernstein. Je suis donc bénéficiaire de grands musiciens qui ont partagé leurs connaissances avec moi tout au long de ma vie. Et je pense que c'est le moment de renvoyer l'ascenseur. Cela fait maintenant quarante ans que je dirige — en 1985, c'était mon premier concert professionnel, à Trondheim en Norvège.
Et même si cela peut sembler un peu sévère — ce n'est pas mon intention — je constate qu'il n'y a pas assez de chefs de premier plan aujourd'hui. Il y a beaucoup de jeunes talents qui parviennent à construire une carrière tout à fait honorable, mais leur parcours est fragilisé par un déficit de préparation technique. Le métier est devenu davantage un jeu de personnalité : il faut être une personnalité singulière pour émerger. Et une fois qu'on est remarqué, la compétence technique redevient essentielle : il faut comprendre comment faire répéter l'orchestre, comment amener un accelerando ou un rallentando sans devoir arrêter les musiciens pour leur expliquer. Il y a aussi tout un travail sur la dimension visuelle du geste, qui est fondamentale. À l'opéra en particulier, vous devez pouvoir avancer dans le travail de répétition et tout organiser presque sans parler. Cette capacité-là doit vraiment être nourrie aujourd'hui. Il y a beaucoup de musiciens accomplis, mais qui n'ont pas encore une vision claire de ce qu'est réellement une technique de direction.
Sur l'Académie de direction, le programme est très riche et il y a de la musique estonienne : Pärt, Tüür et Eller. Est-ce important pour vous d'aider les jeunes chefs à découvrir la musique estonienne ?
C'est très important ! Je veux qu'ils connaissent ces noms, qu'ils commencent peut-être à aimer cette musique, qu'ils puissent peut-être la programmer ailleurs.
Quelle est la qualité centrale pour un jeune chef ou une jeune cheffe en devenir ?
La curiosité ! Il y a certaines choses qui restent prioritaires, comme Mozart, Beethoven, Brahms et le répertoire standard. Mais c'est le début d'une sorte de prise de conscience : vous devez être curieux si vous êtes chef. Vous devez connaître davantage de répertoire. Vous n'avez pas besoin de le diriger, vous devez juste connaître beaucoup de choses. Vous devez lire, vous devez écouter, vous devez avoir des opinions différentes sur l'interprétation — j'aime cette version plus, cette version moins, pourquoi j'aime celle-ci davantage. C'est bien plus impliqué que juste « oh, vous savez, j'aime la musique, donc je pense que j'ai commencé à diriger ». Il n'y a aucun sens à être chef si vous vous en tenez au minimum. Vous devez passer les nuits à écouter de la musique et à en discuter. C'était génial. C'est comme cela que nous avons grandi.
Certes, j'ai eu la chance d'avoir un père passionné par la découverte. Une semaine à la maison, on disait que Glazounov était à connaître et à étudier, puis Kurt Atterberg ou Franz Schmidt, c'était fantastique. Chaque semaine, il y avait un autre compositeur ! Il est essentiel pour les jeunes chefs de développer cette curiosité.
La programmation à Pärnu sort des sentiers battus, c'est également une marque de fabrique, je présume ?
Pour moi, les orchestres sont devenus très brillants dans leur capacité technique — mais dans des programmations très encadrées, avec un répertoire très corseté. Je voulais développer un répertoire moins encadré, plus intéressant, et faire des choses que l'on ne peut pas faire dans une saison normale. Nous avons maintenant quatre créations mondiales, un concerto pour violon et violoncelle de Philip Glass que personne ne joue, deux œuvres écrites spécialement par des compositrices estoniennes. Et ma sœur joue un double concerto pour deux flûtes de Märt-Matis Lill. Je veux dire, c'est complètement fou, et je trouve cela merveilleux.
Nous en sommes à notre 16e année : nous n'avons plus à nous inquiéter du public. Il viendra. Même si nous ne faisons que des œuvres nouvelles, il viendra toujours, parce qu'il a confiance dans le fait que ce sera bon. C'est génial ! Voilà en quelque sorte le moment où nous en sommes.
C'est pour vous, autant un festival qu'une réunion de famille ?
En effet, il y a aussi la possibilité de voir ma sœur, mon frère, mes parents, mes proches, mes vieux amis qui jouent dans différents orchestres et qui viennent toujours ici. Et puis, chaque fois que je dirige quelque part, je regarde et je vois peut-être une ou deux personnes qui jouent avec un enthousiasme révélateur et distinctif. Je me dis "je vais les inviter à Pärnu", parce que ce n'est pas un vrai orchestre, c'est plutôt une… collection et une somme d'enthousiastes. C'est ce que je cherche.
Cette année, le thème principal du festival est « la force de la nature ». Pouvez-vous expliquer ce thème ?
Le thème est une attention subtile à un fait : avec toutes les crises du monde, toutes les guerres, toutes les turbulences, la catastrophe en Amérique, tout ce qui se passe — nous avons d'une certaine façon oublié que la chose la plus importante dont nous devons nous préoccuper, c'est d'être les citoyens de cette planète. Vous savez, en ce moment, avec toutes ces guerres, nous ne réalisons pas — tout le monde recycle son plastique pendant qu'il y a des milliers d'avions polluant l'air. L'énorme coût écologique des guerres et actions déraisonnées de politiciens stupides comme aux États-Unis. Il est essentiel d'être conscient de notre environnement, de notre nature. C'est un signal discret. Mais il est important de ne pas oublier que nous sommes des citoyens de cette planète et qu'il n'y en a qu'une.
Et quels sont vos plans pour l'année prochaine ?
L'année prochaine, nous célébrerons les 90 ans de mon père. Il y a d'autres choses de prévues, d'autres choses sont encore à finaliser et même si une thématique est centrale, nous ne nous enfermons jamais dedans pour garder une liberté ! Rendez-vous l'année prochaine !
Le site du festival de Pärnu : https://parnumusicfestival.ee/programm/
Le site de Paavo Järvi : https://paavojarvi.com
Crédits photographiques : Pärnu Festival



