Actéon, de Marc-Antoine Charpentier : deux pastorales pour une tragédie miniature

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Marc-Antoine Charpentier (1643-1704) : Actéon. Pastorale en Musique H.481 ; Actéon changé en biche. Pastorale en Musique H. 481a. Pierre Derhet, ténor (Actéon H.481), Wei-Lian Huang, soprano (Aréthuze, Actéon H. 481a), Morgane Heyse, soprano (Diane, Chasseur), Luciana Mancini, mezzo-soprano (Junon, Hyale), Sojeong Im, soprano (Daphné, Chasseur), Andrea Gavagnin, contreténor (Chasseur, Nymphe), Emanuele Petracco, ténor (Chasseur, Nymphe), Andrés Soler Castaño, basse (Chasseur). Scherzi musicali, direction artistique et clavecin : Nicolas Achten. 2025. Notice en anglais et en français. Textes chantés reproduits, avec version anglaise. 78’ 42’’. Ricercar RIC487.

En qualité de maître de musique, Marc-Antoine Charpentier aura été, de 1670, date de son retour en France après un séjour italien, jusqu’en 1688, au service de Marie de Lorraine, dite Mademoiselle de Guise, grande protectrice des arts bien en position à la Cour. C’est pour elle qu’il composera la plupart de ses chefs-d’œuvre. Parmi ceux, figure une « pastorale en musique » de courte durée, qui date du printemps de 1684 et s’inspire d’un épisode du Livre III des Métamorphoses d’Ovide, l’auteur du texte en français demeurant inconnu. Charpentier retravaille cette partition miniature dès l’automne, le rôle-titre, confié à un haute-contre étant alors dévolu à une voix de dessus. Le présent album propose les deux versions, ce qui signifie, pour Actéon changé en biche H. 481a, une première discographique, le petit nombre de gravures existantes se contentant de la seule H. 481. Pour cette dernière, on se souviendra de la version des Arts Florissants de William Christie, avec Dominique Visse en Actéon et Agnès Mellon en Diane (Harmonia Mundi, 1982), ou de celle de Paul O’Dette et Stephen Stubbs, avec Aaron Sheehan en Actéon et Teresa Wakim en Diane (CPO, 2009).  

Actéon se situe dans le contexte d’une chasse. Au cours de celle-ci, le jeune homme découvre par hasard Diane, déesse de la chasse, occupée à se baigner nue en compagnie de ses nymphes. Il tente de se cacher, mais il est découvert. Humiliée, Diane réagit de façon cruelle, en le transformant en cerf, que les propres chiens d’Actéon vont dévorer. Derrière ce terrible châtiment, il y a l’influence de Junon, qui peut ainsi se venger des infidélités de Jupiter avec Europe, dont Actéon est l’arrière-petit-neveu. Ce drame comporte tous les ingrédients des tragédies habituelles, mais, vu sa dimension réduite, le scénario et l’effectif vocal et instrumental sont limités, assurant à l’œuvre un vif intérêt en raison de ses moments mélodiques, de sa mise en évidence des solistes et des ensembles choraux. 

On lira avec intérêt la notice, signée par Nicolas Achten, qui évoque la partition et les effectifs, les instruments les plus proches du temps de la création ayant été choisis avec soin, notamment un théorbe reconstitué d’après un manuscrit du XVIIe siècle. Achten explique aussi l’option de la prononciation en vigueur à l’époque, un traité de 1679 destiné aux chanteurs ayant été consulté, et la déclamation, conservée « dans le grand style », qui pourra surprendre l’auditeur d’aujourd’hui. Lecture du texte et audition simultanées ne sont pas un luxe inutile. 

Au-delà de ces considérations stylistiques, on prend un vrai plaisir à écouter ces deux pastorales, leur alternance entre scènes de chasse et scènes de baignades, entre chœur masculin et féminin. De tout cela, se détache un charme indéniable et un raffinement qui fait apprécier les moments champêtres et compatir au châtiment réservé au malheureux Actéon. Pour Actéon changé en biche, on constate quelques modifications mélodiques et l’une ou l’autre transposition. On pourra préférer l’ouverture de la première pastorale, plus développée, et dans la scène 4 de la deuxième mouture, regretter la réduction de la plainte d’Actéon, ce qui diminue son côté pathétique. 

Le plateau vocal, investi, est de qualité. Le ténor belge Pierre Derhet, qui s’est fait remarquer dans des rôles mozartiens, traduit bien les sentiments qu’il doit affronter, sa peur puis son impuissance face à sa propre perte. La soprano Wei Lian-Huang, qui a étudié à Taipei avant le Conservatoire Royal de Bruxelles, et a collaboré à plusieurs projets des Scherzi musicali, le remplace dans le H. 481a, avec une voix qui fait contraste, pleine de fraîche beauté. On épinglera encore la flexibilité de la soprano franco-allemande Morgane Heyse dans le rôle sans pitié de Diane, la mezzo-soprano chilienne-suédoise Luciana Mancini en impitoyable Junon, ou encore l’ingénuité sincère de la soprano coréenne Sojeong Im. Les autres protagonistes sont sans reproche, de même que les instrumentistes des Scherzi musicali, que Nicolas Achten dirige du clavecin. 

Cet album est un bel apport à la discographie de Marc-Antoine Charpentier. L’idée même de la confrontation des deux partitions est à saluer comme une initiative non seulement utile, mais surtout enrichissante.

Son : 8,5    Notice : 10    Répertoire : 10    Interprétation : 10

Jean Lacroix

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