Rencontre avec Jérémie Couleau, animateur de La Quintina

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Nos colonnes se sont déjà enthousiasmées pour deux réalisations de La Quintina, consacrées à Nicholas Ludford (c1490-1557) : Heavenly Songes (avril 2019) puis Ymaginacions (juin 2022), parus sous étiquette Paraty. Le jeune ensemble animé par Jérémie Couleau vient d’attirer l’attention sur un autre rare compositeur, Paolo Fonghetti, actif à Vérone au crépuscule de la Renaissance. À l’occasion de cette parution,  Jérémie Couleau a accepté d’évoquer son engagement musical, et la réalisation de ce projet singulier, paru chez un label  éco-responsable.

Pouvez-vous d’abord nous rappeler l’histoire de votre ensemble ? Qu’est-ce qui a déterminé sa fondation ? Qu’est-ce qui oriente son évolution ? Quelles sont ses valeurs ?

Une question pas si simple, car elle nécessite de faire une articulation entre le « je » et le « nous ». J’ai fondé La Quintina en 2019 à un moment charnière de ma vie. Après avoir terminé ma thèse sur le contrepoint improvisé, je nourrissais le désir de donner une perspective sonore concrète aux répertoires étudiés dans le cadre du travail universitaire. J’ai eu, à ce moment-là, la chance de pouvoir compter sur des camarades musiciens, certains de longue date, d’autres rencontrés plus récemment, qui souhaitaient également faire un petit pas de côté par rapport à leurs habitudes (répertoires inédits, lecture sur les sources originales, texture polyphonique à trois voix, ornementations mélodiques et contrapuntiques). Il s’agit donc bien d’un ensemble, dans le sens le plus strict du terme, puisque chacun contribue à sa manière à l’édification du parcours musical de La Quintina. Notre cheminement se fait en toute indépendance et ne répond à aucune stratégie commerciale si ce n’est le plaisir que nous avons à défricher des corpus musicaux insolites et à les partager en direct ou à la maison grâce aux disques dans une écoute qualitative. A ce titre, nous sommes particulièrement heureux de poursuivre l’aventure chez Albus fair-éditions. Ce label éco-responsable développé par François Joubert-Caillet donne une visibilité éthique aux marginalités. 

Jérémie Couleau, l’on vous sait dévoué à l’enseignement. Comment s’organise votre agenda entre pédagogie et recherche musicologique ? Souhaiteriez-vous modifier cet équilibre ?

L’enseignement m’accompagne effectivement depuis que je suis dans la vie active au même titre que le chant et la recherche. J’ai eu la chance, grâce au service public qu’est l’Éducation Nationale de transmettre ma passion pour la musique en collège, au lycée et maintenant à l’université de Tours où j’enseigne la technique vocale et la direction de chœur dans le département de musicologie. Ce dernier poste à temps complet me permet d’associer les différentes facettes de mon parcours entre pratique et pédagogie, mais aussi d’être au plus près de la recherche musicologique. Ces trois dimensions, mon trivium personnel, forme un équilibre très intense mais d’une grande richesse. Parfois, je me plais à imaginer un avenir radieux pour La Quintina qui se manifesterait à travers une densification des concerts, mais je ne crois pas que cela me ferait perdre le lien avec l’enseignement, ni avec le plaisir de chanter dans d’autres ensembles, car ces moments constituent aussi un grand facteur d’enrichissement. 

Vos deux précédents albums furent enregistrés en 2019 et 2022. Vous semblez prendre le temps nécessaire à ces entreprises d’exhumation. Comment s’est déroulée la gestation de votre nouveau disque, autour de Paolo Fonghetti ? Qu’est-ce qui vous a amené vers cet obscur compositeur nord-italien à la charnière du Baroque ?

Dans l’ensemble, nous partageons tous un goût pour le temps long. Nous sommes un peu en contradiction avec notre société moderne où tout doit aller plus vite que la musique. Jusqu’à présent nous enregistrons un disque tous les trois ans : 2019, 2022 et 2025 pour le dernier, car ce sont à chaque fois des projets qui nécessitent une forme d’immersion. Les deux messes de Nicholas Ludford m’ont amené à effectuer de la reconstruction contrapuntique, ce qui nécessite, comme pour les exercices d’écriture, de connaître parfaitement le style du compositeur ou de l’improvisateur à imiter. Dans le cas du nouveau disque autour de Paolo Fonghetti, nous voulions avoir le temps de faire des expérimentations en concert avant de nous retrouver devant les micros. Nous imaginions que cet empirisme musical nous permettrait d’avoir un rapport naturel à l’œuvre, à la notation musicale et à son interprétation. La polyphonie de ce compositeur véronais qui se situe au crépuscule de la Renaissance, même s’il elle s’inscrit dans une continuité par rapport aux deux précédents disques (musique sacrée à trois voix mixtes), nous engage davantage, par son italianité, sur le chemin de l’expressivité et de l’ornementation mélodique.

Outre le New Grove Dictionary que vous citez dans la notice, comment vous êtes-vous documenté sur Fonghetti ? Comment avez-vous accédé à son œuvre ? Quelle place occupe-t-il dans l’environnement musical de son époque ? Quelles sont ses singularités ? Comment expliquer le désintérêt qui l’entoure ?

Mon travail universitaire m’a amené à lire de nombreuses études passionnantes dans le domaine de la pédagogie. Je me suis ainsi intéressé à la transmission des techniques d’improvisation dans la théorie musicale à la Renaissance mais aussi, plus largement, au répertoire que l’on peut qualifier de didactique (musique à deux et trois voix). Parmi les recherches récentes, celles menées par Andréa Bornstein sur les duos m’ont permis de rencontrer pour la première fois le nom de Paolo Fonghetti en tant qu’auteur de madrigaux et de caprices publiés à Vérone en 1598. Le musicologue évoque en particulier la carrière d’enseignant de Paolo Fonghetti, mais aussi ses liens artistiques avec Vicenzo Ruffo, Ippolito Baccusi ou Filippo Nicoletti. Je me suis naturellement tourné vers son catalogue dans lequel j’ai pu trouver, pour mon plus grand bonheur, une messe et des lamentations à trois voix publiées en 1595 et conservées aujourd’hui à la Biblioteca del Liceo musicale de Bologne. Ces œuvres sacrées révèlent une maîtrise parfaite du stile antico hérité du contrepoint franco-flamand, mais démontrent aussi les penchants expressifs de Paolo Fonghetti. Son style délicat et fleuri n’a rien à envier à d’autres contemporains plus connus. Toutefois, son goût pour les architectures fragiles (deux ou trois voix), bien qu’il ait aussi proposé de la musique à double-chœur, est certainement la raison principale de son oubli. Les auditeurs de l’époque ne sont pas tellement différents de ceux d’aujourd’hui et préfèrent souvent les grands édifices sonores aux textures polyphoniques minimalistes.

Dans le disque, Messe et Lamentations se mêlent à des pièces pour orgue. Comment les avez-vous sélectionnées ? Sur quelle base avez-vous opté pour un alternatim avec les pages vocales ?

Avec La Quintina, nous cherchons toujours à accompagner l’auditeur vers la nouveauté. Ce désir s’exprime aussi bien dans le choix des polyphonies vocales que dans celui des pièces instrumentales mises en regard. Les pièces d’orgue associées à la messe et aux lamentations de Paolo Fonghetti ont été sélectionnées selon la règle des trois unités : temps, lieu et action ou plutôt style ! Tous les ricercares joués par Joseph Rassam sur son orgue de table - inspiré de celui illustré dans la tapisserie dite de la « Dame de Rohan à l’orgue » - ont été improvisés et écrits par des compositeurs qui étaient actifs dans le Nord de l’Italie à la fin de la Renaissance, et correspondent à l’esprit des pièces vocales. Nous avons privilégié, quand c’était possible, les œuvres de Jacques Brumel, de Claudio Veggio ou de Bernardino Bottazzi à celles un peu plus connues de Girolamo Cavazzoni. Le choix de l’alternatim avec les pièces vocales, cette pratique très courante à l’époque pour varier les textures sonores, s’est imposé à nous comme pour les précédents disques. A titre d’exemple, la messe de Paolo Fonghetti étant en ré, nous avons ainsi choisi les mises en tablatures de la missa dominicalis dont le plain-chant, que vous pouvez entendre sans accompagnement au début du Kyrie et de l’Ite missa est (notre unique élaboration polyphonique), est dans le même mode.

Comment se sont déroulées les sessions ? Avez-vous discuté collectivement des choix interprétatifs ? Y a-t-il eu matière à débat ou arbitrage ?

Les sessions d’enregistrement se sont déroulées sur quatre jours. Nous voulions un peu faire évoluer le son par rapport aux précédents disques, pour renforcer notre rapport au texte et à l’ornementation. Cette démarche nous a amené à changer de nef, puisque nous avons quitté le gothique de l’abbaye de Loc-Dieu pour le roman du prieuré d’Ambialet dans le Tarn. Cet édifice plus petit, plus simple à apprivoiser, confère à notre troisième album un caractère plus terrestre. La belle prise de son au plus près des voix de Julien Podolak, notre ingénieur de toujours, y contribue également. Notre choix de prendre le temps d’expérimenter Paolo Fonghetti en concert nous a permis de faire de ce projet une expérience collective à part entière. Esther Labourdette, Sylvain Manet, Joseph Rassam et Julien Podolak ont tous apporté leur expérience par des discussions mais aussi des propositions musicales faites de manière spontanée dans la pratique. L’un des principaux sujets, pour nous, était de faire en sorte que l’ornementation reste un art de l’instant (sans notation) et ne nuise pas à la fluidité déployée par Paolo Fonghetti. 

Les précédents albums ont révélé le soin accordé à la préparation et à la concrétisation. Avec le recul, concevez-vous des repentirs, ou du moins une approche renouvelée des rares corpus abordés ? Souhaiteriez-vous les revisiter différemment ?

En tant que musiciens, nous sommes souvent amenés à porter un regard rétrospectif sur nos interprétations. Dans le groupe, nous n’avons pas tous le même rapport à cet effet de miroir ! J’ai quant à moi tendance à m’attacher plus à la globalité qu’aux petits détails. Les deux premiers enregistrements de La Quintina sont le fruit de longues années de réflexion et l’aboutissement d’un cycle commencé au début des années 2010 avec l’ensemble Scandicus autour de l’œuvre de Nicholas Ludford : j’ai donc peu de regrets sur les choix artistiques, si ce n’est que je prends aujourd’hui conscience de la difficulté polyphonique de ce corpus, dont la configuration vocale à trois voix extrêmement éloignées en termes de tessiture représente un véritable défi pour les interprètes. Nous n’avons donc peut-être pas commencé la vie de cet ensemble en nous simplifiant la vie ! Heureusement, les retours de la presse et du public nous ont encouragés à persévérer, et, malgré les heures passées à la table, le résultat sonore en reste vivant. C’est ce caractère spontané et humain de la captation qui compte plus que tout pour moi : je pars du principe que le disque n’est pas une fin en soi mais une photographie d’un projet musical à un instant précis. 

La formation de La Quintina, à un chanteur par partie, est-elle amenée à s’étoffer ? En tant qu’animateur, quelles sont vos ambitions ? Souhaitez-vous réunir d’autres configurations plus larges ? En matière d’enregistrement, pouvez-vous partager quels sont vos envies de répertoire, vos prochains projets ?

Nous avons tendance, avec La Quintina, à défendre les petites formules. Ce choix est avant-tout artistique puisque nous interprétons en priorité des pièces écrites à trois voix à une époque, la Renaissance, où l’architecture sonore s’étoffe considérablement. L’artistique rejoint également l’économique. Notre indépendance institutionnelle ne permet pas à la structure de porter des projets avec de grands effectifs. Néanmoins, il nous est arrivé, à la demande de certains festivals, d’augmenter le nombre de protagonistes. Nous accueillons régulièrement Marc Busnel, un autre grand spécialiste de ces répertoires anciens, lorsque les polyphonies comprennent une partie de basse ou de baryton comme pour notre dernier projet autour d’une messe inédite au disque attribuée par certains au grand Guillaume Dufay (Missa la mort de Saint-Gothard). Pour les futurs enregistrements, les projets ne manquent pas ! Cette messe de Dufay est en bonne place en compagnie des psaumes à trois voix de Claude Le Jeune ou encore de l’œuvre complète de Juan de Triana. 

Le site de La Quinttina : https://www.laquintina.space/

Crédits photographiqies : Esther Labourdette et Daniel Fédou

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