20 ans de Pianoscope à Beauvais
Il y a 20 ans, une idée de festival a germé dans la tête de Brigitte Engerer, qui a très vite entraîné dans son projet une équipe de la direction des affaires culturelles de la ville de Beauvais, dont le noyau est resté fidèle. Bien ancré dans la saison culturelle de la région, le festival est toujours attendu avec impatience par les spectateurs. Cette année, « Pianoscope est assez grand pour aborder d’autres rivages », affirment les organisateurs, qui se sont aventurés du côté de la chanson en invitant Vincent Delerm pour l’ouverture de la manifestation. Nous nous y sommes rendus le jour de la clôture pour assister à trois récitals… Enfin, plus exactement à quatre, puisque le concert « Place aux jeunes », le matin, réunissait deux pianistes, Alice Power et Ziyu Shao, tous deux étudiants à l’École normale de musique de Paris.
La jeune pianiste suédoise Alice Power a reçu, en 2025, le prix Cortot, la plus haute distinction que l’École décerne au ou à la lauréat(e) « premier(e) nommé(e) à l’unanimité » du diplôme supérieur de concertiste. Dès l’Ouverture dans le style français BWV 831 de Bach, elle fait preuve d’une grande liberté de jeu. Sous ses doigts, la musique est fluide et naturelle, les ornements sont justes, ni trop lourds ni trop légers, avec quelques touches qui s’apparentent au romantisme. Elle choisit ensuite la suite de La Belle au bois dormant de Tchaïkovski transcrite par Mikhaïl Pletnev. Dans la lignée de Liszt, le pianiste russe conserve dans son arrangement tous les effets orchestraux, tout en ajoutant des traits proprement pianistiques. L’interprétation requiert une grande virtuosité, dont Alice Power fait une belle démonstration. Mais elle ne se distingue pas seulement par la maîtrise technique, qui semble ne lui poser aucune difficulté ; elle donne aussi vie à ces pièces de caractère, directement issues du ballet romantique. Si quelques pièces, notamment le « Prologue », sonnent un peu saturées, voire touffues, dans l’acoustique généreuse mais assez directe de la grange de la Maladrerie Saint-Lazare, elle parvient néanmoins à bien différencier les plans sonores. Ceux-ci évoquent avec efficacité, sous la charpente du début du XIIIe siècle, les différents pupitres de la version orchestrale. Décontractée, elle joue sans donner l’impression de fournir le moindre effort. On relève quelques particularités, comme les dissonances bien soulignées dans « Le chat botté », ou une allure d’étude dans « Vision » et « Canari qui chante », pour lequel elle opte pour un tempo presto. Elle offre également de très beaux moments, comme l’« Andante » et l’« Adagio » du pas de deux, où elle fait chanter l’instrument.

À seulement 16 ans, le pianiste chinois Ziyu Shao est déjà lauréat de nombreux concours internationaux, dont le troisième prix au Franz Liszt International Young Pianists Competition à Weimar en 2023 et la médaille d’or au Manhattan International Music Competition en 2020. Cet été, il a multiplié des récitals, notamment au Festival de Verbier et à La Roque d’Anthéron. Il commence par le « Chœur des pèlerins » de Tannhäuser de Wagner transcrit par Liszt. On remarque tout de suite sa sonorité profonde et généreuse, qui semble résonner du cœur de l’instrument. Dans les Tableaux d’une exposition de Moussorgski, sa musicalité vigoureuse, s’exprime pleinement : le contraste entre les pièces, dont il saisit et met en valeur le caractère propre, est particulièrement bien rendu. La différenciation des plans sonores est remarquable et chaque détail est une méticulosité impressionnante. Mais cette attention portée à tous les éléments du discours musical semble parfois se faire au détriment de la spontanéité, du moins est-ce l’impression que donne son interprétation. Les « Danses des poussins dans leurs coques » prennent ainsi des allures assez robustes, tandis que les tempos oscillent, voire boitent, à la limite du maniérisme. Les ralentissements de certaines séquences, notamment dans « Baba Yaga », semblent briser l’élan rythmique. Il faudra peut-être encore attendre que la spontanéité vienne assouplir cette approche très construite. Quoi qu’il en soit, c’est incontestablement un talent à suivre.

Dans l’après-midi, les « stars » de la musique classique se succède pour offrir la festivité à cet anniversaire. Katia et Mrielle Labèque ouvre cette séquence en jouant à quatre mains, puis à deux pianos. Consacrée en grande partie à des raretés de compositrices — Fanny Mendelssohn, Hélène de Montgeroult, Marie Jaëll — mais aussi à des tubes, comme des extraits de Dolly de Fauré et le Jardin féérique de Ravel, la partie à quatre mains était assez « sage » au regard de celle à deux pianos. Les deux sœurs déclenchent alors une véritable explosion de joie dans la salle, avec des rythmes qui swinguent. Visiblement, c’était bien cette musique vivifiante, notamment les extraits de West Side Story de Bernstein, que le public attendait d’elles. La complicité de longue date entre les deux sœurs fait toujours plaisir aux spectateurs, notamment lorsqu’elles proposent en bis un des Quatre Mouvements pour deux pianos de Philip Glass et un extrait de Rhapsodie in Blue de Gershwin.
Le concert de clôture a été assuré par Renaud Capuçon et Guillaume Bellom, qu interprètent les trois Sonates pour violon et piano de Brahms. L’acoustique de la grande salle du Théâtre du Beauvaisis favorise davantage la résonance du piano que celle du violon, ce qui permet d’apprécier le jeu prodigieux du pianiste. Le romantisme brahmsien se déploie au violon avec une certaine sobriété sans doute imputable, justement, à l’acoustique, mais l’élan est bien présent. C’est ce qu’ont apprécié les spectateurs, qui ont salué les deux musiciens avec une ovation debout.
Concerts du 18 octobre, Beauvais, Maladrerie Saint-Lazare et Théâtre Beauvaisis
Victoria Okada
Crédit photographique : Festival Pianoscope / Alice Power / DR



