Vérone au crépuscule de la Renaissance : La Quintina révèle un polyphoniste méconnu

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Incogniti Sentieri. Paolo Fonghetti (1572-c1630) : Missaque triplici modo concinenda tribus vocibus. Lamentationes in Hebdomada mariori decantandae. Oeuvres d’orgue de Jacques Brumel (?-1564), Girolamo Cavazzoni (c1510-c1577), Claudio Veggio (c1510-?), Bernardino Bottazzi (c1560-post1614). La Quintina. Joseph Rassam, orgue gothique. Esther Labourdette, superius. Sylvain Manet, altus. Jérémie Couleau, ténor et direction. Octobre 2025. Livret en français, anglais. Paroles des chants accessibles par code QR. 57’48’’. Albus ALB014

On se rappelle notre enthousiasme soulevé par Heavenly Songes (avril 2019) puis Ymaginacions (juin 2022), parus sous label Paraty. Après ces deux albums consacrés à Nicholas Ludford (c1490-1557), La Quintina traverse le Chanel et les Alpes, à la découverte d’un contemporain de Claudio Monteverdi. Certes bien moins connu, au point qu’on sait peu de choses sur ce compositeur à la charnière de la Renaissance et du Baroque, actif en Italie du Nord. Dans le foyer véronais, il fut en ses œuvres vocales et instrumentales un pionnier dans l’introduction de la basse continue.

Fonghetti gravita certainement autour de l’Accademia Filarmonica. La Scuola de la cathédrale le compta comme pédagogue, après avoir probablement formé le jeune Paolo lui-même. La précocité de son talent, la dimension didactique avérée de ses bicinia de 1598 plaident pour que la messe et les Lamentations de 1595 s’inscrivissent dans un rapport d’enseignement aux élèves de cette école. L’artiste progéniture des notables de la ville constitua aussi un vecteur propice.

La combinatoire prévue par cette messe triplici modo concinenda offre un argument pour une exécution par de jeunes voix : en octaviant la partie basse, ou en l'omettant pour s’en tenir aux tessitures de tenor et superius. Le contrepoint imitatif, les madrigalismes, les effets ornementaux requièrent toutefois des interprètes aguerris, qui prouvent le niveau d’excellence des chantres pour lesquels cette messe fut conçue.

Également publiées en 1595, les Lamentations attestent la maîtrise de Fonghetti, à peine âgé de vingt-quatre ans. L’office des Ténèbres lui inspire des climats différenciés pour chaque jour du Triduum Sacrum, attentifs au contenu liturgique et symbolique, alors que sa biographie indique qu’il allait bientôt être admis à la prêtrise.

Comme dans ses précédents CD, qui invitaient l’organetto de Christophe Deslignes, l’équipe recourt aux tuyaux en renfort ou en alternance de la polyphonie vocale. L’arsenal instrumental de l’Accademia comptait un organo portatille, mobilisable dans les lieux où l’appelait le culte. Cet usage s’incarne ici dans un orgue de table gothique, construit en 2009 par le facteur Quentin Blumenroeder, qui prend modèle dans une tapisserie du château d’Angers. La Quintina n’a pas renoncé à cet orgue à soufflet pour agrémenter les Lamentations, où s’insinuent des pages de Bernardino Bottazzi et Claudio Veggio, actifs dans cette aire septentrionale.

Judicieusement, le programme convie des extraits de la Missa dominicalis de Jacques Brumel (à ne pas confondre avec son prédécesseur franco-flamand prénommé Antoine), au service de Guidobaldo II della Rovere (1514-1574), duc d’Urbino. Lui est aussi attribué un Ricerchare, ici intercalé entre le Sanctus et l’Agnus Dei. Pour des raisons de cohérence modale, le Kyrie et l’Agnus Dei accueillent d’autres pièces d’orgue, de Girolamo Cavazzoni, actif non loin de là, à Mantoue : une prévenance qui corrobore la probité du projet d’exhumation de cette rare messe de Fonghetti. Une interprétation dense, généreusement timbrée, une ferveur sans la moindre détumescence en charpentent la découverte. Et empreignent l’écoute sous un charme puissant.

Christophe Steyne

Son : 9 – Livret : 9 – Répertoire : 9 – Interprétation : 9,5

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