A Genève, un Frank Peter Zimmermann captivant
‘Pom pom pom pom’… tel est le titre figurant à l’affiche du concert du 11 février donné au Victoria Hall par l’Orchestre de la Suisse Romande dirigé par Eun Sum Kin. De quoi s’agit-il ? De la malheureuse Cinquième de Beethoven si galvaudée, si vilipendée. L’on croit revenir aux années soixante où cette pauvre symphonie avait été ridiculisée en ‘Pince à linge’ par Les Quatre Barbus.
A-t-elle ici meilleure fortune ? La cheffe coréenne Eun Sun Kim, directrice musicale du San Fancisco Opera depuis 2021, l’inscrit en seconde partie de programme en empoignant l’Allegro con brio initial avec une énergie nerveuse qui veut mettre en exergue les lignes de force, tout en faisant la part belle aux vents, tellement ravis d’être libérés de la bride sur le cou habituelle, s’en donnant à coeur joie en gonflant délibérément les tutti, quitte à sombrer dans la boursouflure. L’Andante con moto confine ici à un allegro moderato dépourvu de toute profondeur méditative, laissant à nouveau la primauté aux souffleurs. Il faut en arriver au Scherzo pour trouver enfin quelques oasis de sérénité nimbées de pianissimi régénérateurs en réponse aux cors martelant en fortissimo le motif du destin et au fugato véhément des cordes graves. Et de pétaradants fortissimi enveniment l’Allegro conclusif qui s’achève par un vivacissimo à épater le bourgeois qui, bon prince, applaudit généreusement. Que sommes-nous tombés bien bas à quelques jours d’une Quatrième de Beethoven toute en finesse offerte par Daniele Gatti ! Et vient à l’esprit le shakespearien Much Ado About Nothing (Beaucoup de bruit pour rien) …
En première partie, Eun Sun Kim avait présenté l’ouverture de Mendelssohn Les Hébrides en prônant la fluidité de discours au détriment d’une ligne mélodique inexistante. Puis elle s’était ingéniée à opposer les contrastes de coloris avec une virulence fébrile dont cette musique n’a guère besoin …
Par bonheur, les choses s’arrangent avec l’intervention du violoniste allemand Frank Peter Zimmermann, interprète du Concerto pour violon et orchestre de Frank Martin émanant d’une commande de Paul Sacher pour fêter le vingt-cinquième anniversaire du Collegium Musicum de Bâle qui assura la création le 25 janvier 1952 avec Hansheinz Schneeberger en soliste. Puis Wolfgang Schneiderhan s’en fit l’ardent défenseur, un peu partout en Europe.
A l’époque de la composition, Frank Martin achevait les Cinq Chants d’Ariel pour chœur, inspirés par La Tempête de Shakespeare. Et leur onirisme féérique imprègne l’introduction dont Eun Sun Kim tisse le canevas avec une limpidité que pimente la flûte babillarde. Le violon lui répond par un cantabile élégiaque amplifié par les doubles cordes en élans pathétiques que soutient un piano concertant. Le dialogue avec l’orchestre s’intensifie progressivement avant de parvenir à une cadenza qui semble improvisée, tant elle joue sur les oppositions dynamiques. L’Andante molto moderato est confié aux bois sombres et aux cordes tristes auxquels le soliste répond par de méditatives inflexions se corsant peu à peu de traits à l’arraché péremptoires avant de retomber dans le pianissimo initial. Le Presto conclusif a un caractère plus débridé par cette trompette bouchée conduisant un alla marcia vainqueur avec ses tutti cinglants, auxquels le solo répondra tant par un lyrisme effervescent que par une virtuosité tout aussi incandescente.
Face à l’enthousiasme du public, Frank Peter Zimmermann propose d’abord un bis invraisemblable au niveau technique, la transcription que Heinrich Wilhelm Ernst réalisa du célèbre Erlkönig de Schubert. Puis il en ajoute un second, deux brèves pages de Bach. Magnifique !
Paul-André Demierre
Genève, Victoria Hall, concert du 11 février 2026
Crédits photographiques : OSR