A Genève, un Requiem en hommage aux victimes de Crans-Montana
A la suite de la tragédie qui s’est déroulée à l’aube du 1er janvier 2026 à Crans-Montana, la Ville de Genève a décidé d’offrir à la population un moment de recueillement musical en hommage aux victimes et en soutien aux proches. Le 15 janvier, un concert a été offert gratuitement à nombre de gens qui ont pris d’assaut le Victoria Hall, sans être habitués aux usages de la musique classique, ce qui justifiera d’intempestifs applaudissements à la suite de certaines séquences du Requiem op.48 de Gabriel Fauré qui constituait l’essentiel du programme.
Le choix s’en est imposé, car cette œuvre fait partie du répertoire de nos chœurs et de nos orchestres. C’est pourquoi une centaine de volontaires, membres de l’Association Genevoise des Chœurs d’oratorio s’est réunie pour dialoguer avec un orchestre constitué d’instrumentistes, eux aussi volontaires, émanant de l’Orchestre de Chambre de Genève, de l’Orchestre de la Suisse Romande et de la Haute Ecole de Musique de Genève sous la direction d’un jeune chef valaisan, Anthony Fournier, qui est aussi un violoniste ayant été chef d’attaque sous la houlette de Gianandrea Noseda, Charles Dutoit, Mariss Jansons, Valery Gergiev et Zubin Mehta.
Lors de l’hommage national qui s’était déroulé à Martigny le vendredi 9 janvier, avait été interprété l’Adagietto pour cordes seules extrait de la Cinquième Symphonie en ut dièse mineur de Gustav Mahler. Et il sert ici d’ouverture de programme dans un lento diaphane irisé par les arpèges de harpe, où les premiers violons développent le cantabile avec une sobre retenue que les violoncelles assoupliront par un rubato généreux. La baguette prend le temps de dessiner chaque segment d’un discours qui culmine en fortissimi déchirants avant de se résoudre en pianissimi désabusés.
L’on passe ensuite au Requiem op.48 de Gabriel Fauré qui inclut la participation de la soprano suisse Chelsea Zurflüh, 1er Prix du Concours de Genève 2024, du baryton Stephan MacLeod, bien connu du public genevois en tant que directeur artistique et soliste de l’Ensemble Gli Angeli, ainsi que de l’organiste Saya Hashino.
Dès l’Introït, l’on se laisse surprendre par la remarquable cohésion du chœur négociant les premières mesures dans un pianissimo blafard qu’animeront l’orgue, les cordes graves et le registre fusionné des ténors pour le lyrisme généreux de la séquence Requiem aeternam, amplifiée par le Te decet hymnus radieux des soprani et par le Kyrie péremptoire de l’ensemble. Dans l’Offertoire O Domine Jesu Christe, la polyphonie bien menée sur un canevas de cordes consistantes amène le Hostias et preces tibi, la première intervention du baryton solo tirant expression de sa diction policée, à laquelle le chœur répondra par de suaves demi-teintes. Le Sanctus voit chaque registre rechercher la clarté dans l’aigu de la tessiture, tandis que les cuivres redondants donnent un relief plus extérieur au bref Hosanna. Au célèbre Pie Jesu Domine, la soprano soliste prête une voix fraîche qui nuance sans mièvrerie son phrasé pour donner assise à un aigu un peu bas. L’Agnus Dei est emporté par de généreuses envolées qui nourrissent le crescendo jusqu’à l’entrée péremptoire des cors réannonçant le motif initial du Requiem. Le Libera me Domine du baryton traduit une indicible angoisse qui contamine ensuite le Tremens factus du chœur. Pris à tempo trop rapide, le Dies illa, dies irae perd de son impact malgré l’intervention des cuivres, alors que la reprise du Libera me stabilise le discours. Par la limpidité d’aigu des soprani soutenus par les voix d’hommes et les cordes, l’In paradisum est bien cette berceuse de la mort égrenée par la harpe qu’éteint un long silence que chacun respecte en signe de deuil.
Par Paul-André Demierre
Genève, Victoria Hall, concert du 15 janvier 2026
Crédits photographiques : Alexandre Favez