A Lausanne, un Barbe-Bleue étourdissant

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Pour célébrer les fêtes de fin d’année dans la bonne humeur, Claude Cortese, le directeur de l’Opéra de Lausanne, présente pour la première fois sur cette scène Barbe-Bleue, l’opéra bouffe en trois actes que Jacques Offenbach avait affiché au Théâtre des Variétés le 5 février 1866 avec Hortense Schneider et le ténor José Dupuis qui, quinze mois auparavant, avaient fait triompher La Belle Hélène.

Pour l’Opéra National de Lyon, Laurent Pelly avait conçu en juin 2019 une production intelligente avec la complicité d’Agathe Mélinand pour l’adaptation des dialogues et la collaboration de Chantal Thomas pour les décors, de Joël Adam pour les lumières, alors que lui-même élaborait les costumes. Proposé à Marseille, à Lyon une seconde fois, le spectacle est repris à Lausanne pour la quatrième fois. Et Laurent Pelly lui-même vient le remonter en l’adaptant à une scène plus exiguë. En bénéficient les chanteurs dont les dialogues sont mieux perçus par les spectateurs qui s ébaudissent de leurs mimiques et de leurs pitreries. De la complexité du livret d’Henri Meilhac et de Ludovic Halévy nous montrant l’allégeance du Sire de Barbe-Bleue à son suzerain, le roi Bobèche, il dénoue les ficelles pour situer dans le monde campagnard d’aujourd’hui une intrigue qui fait de Barbe-Bleue un véritable prédateur sexuel éliminant chacune de ses épouses pour faire place à une nouvelle compagne, mais qui se pique d’un brin de culture en disant de la Boulotte dévergondée : « C’est un Rubens ! », sans pouvoir mettre un frein à sa délirante nymphomanie. Tout aussi cocasse s’avère le couple du roi Bobèche et de la reine Clémentine, empêtré dans les rigueurs de l’étiquette que tenteront de préserver le Comte Oscar, courtisan en chef, et Popolani, l’inénarrable alchimiste. Que dire de la pétulante Fleurette courtisée par ce dadais maladroit de Saphir, avant d’être reconnue comme Hermia, la fille perdue du roi, que l’on emmènera au palais sur un char de foin en forme de baldaquin ?  Comment ne pas se gausser des courtisans pliant l’échine ou de la scène du baise-main où Boulotte commettra un esclandre tapageur ou de son pseudo-assassinat dans les caveaux où se sont terrées les cinq autres femmes que Popolani avait plongées dans un sommeil léthargique sans les occire ? Il faut simplement constater qu’en cette quatrième reprise les rouages de la mise en scène sont bien huilés et que le spectateur ne s’ennuie pas une seconde, emporté qu’il est par cet enchaînement de situations invraisemblables.

A la tête du Sinfonietta de Lausanne, paraît pour la première fois la cheffe lyonnaise Alexandra Cravero qui, dès l’Ouverture, confère une dynamique soutenue au discours orchestral tout en cultivant de délicates nuances. Au début, l’on perçoit de légers décalages avec le Chœur de l’Opéra de Lausanne qui, rapidement, retrouve ses marques, tant il est bien préparé par Guillaume Rault.

Sur scène, cinq des chanteurs sur neuf faisaient partie de la production lyonnaise de 2019. Tel est le cas d’Héloïse Mas, impayable Boulotte osant appuyer les graves de son mezzo pour faire valoir son argot gouailleur et la pétulance provocante de son physique avantageux qu’aurait assurément prises à son compte Hortense Schneider. Elle tient tête ainsi à Florian Laconi qui reprend à Yann Beuron le rôle de Barbe-Bleue en lui prêtant un timbre plus éclatant et une finesse de vocalisation notoire, tout en lui conservant la froideur calculée de l’érotomane insouciant qui veut parvenir à ses fins par n’importe quel stratagème. La jeune Jennifer Courcier retrouve le personnage de Fleurette /Hermia dont elle a l’ingénuité délurée et l’obstination face à un nouveau Saphir dégingandé, Jérémy Duffau, usant de sa mèche de cheveur rebelle pour assurer sa stature de tenorino jeune coq défendant son bon droit. Christophe Montagne, Christophe Gay et Thibault de Damas reprennent leur composition du roi Bobèche, de Popolani et du Comte Oscar, dont ils accentuent la verve par leur diction incisive. Julie Pasturaud s’empare du rôle de la reine Clémentine dont elle a la retenue compassée de l’épouse trompée, tandis que les cinq femmes de Barbe-Bleue sont campées par Naïma Wanshe (Héloïse), Léa Sirera (Eléonore), Lauriane Paillet (Isaure) Eudoxie Mottironi (Rosalinde) et Solène Nancy (Blanche).

Au rideau final, fusent les acclamations nourries d’un public conquis qui savoure ainsi l’indéniable réussite d’une production de haut niveau qui est une véritable fête !

Par Paul-André Demierre

Lausanne, Opéra, première du 21 décembre 2025

Crédits photographiques : Carole Parodi-OPL

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