A Lausanne, un Don Quichotte surprenant

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Pour ouvrir sa deuxième saison à l’Opéra de Lausanne, Claude Cortese, son directeur, choisit l’un des derniers ouvrages de Jules Massenet, Don Quichotte, créé à l’Opéra de Monte-Carlo le 24 février 1910 avec l’illustre Fyodor Chaliapine dans le rôle-titre, Lucy Arbell en Dulcinée et le baryton André Gresse campant Sancho Pança. Sporadiquement représentée sur les grandes scènes à condition d’avoir à disposition une basse d’envergure, cette comédie héroïque en cinq actes sur un livret d’Henri Cain, d’après une pièce de Jacques Le Lorrain bien éloignée du chef-d’œuvre de Cervantès, n’a jamais été affichée à l’Opéra de Lausanne. Et la direction en confie la mise en scène à Bruno Ravella qui, l’an dernier, avait produit le mémorable Guillaume Tell d’ouverture.

Selon sa note d’intention, « Don Quichotte flotte dans un monde d’idéal chevaleresque, Sancho demeure ancré dans la réalité. J’ai choisi de voir en Don Quichotte un homme atteint de démence, perception troublée, mémoire trouée mais traversée de moments de lucidité. Pour la scénographie, nous avons décidé d’entrer dans la tête du chevalier et de donner forme à son univers intérieur ». Ceci explique que le décor de Leslie Travers, mis en valeur par les éclairages de Ben Pickersgill, consiste en une plateforme suspendue entre rêve et réalité sous une voûte étoilée d’où se détache le trapèze illuminé ‘angélisant’ Dulcinée. Malheureusement passe à la trappe l’évocation des moulins à vent dont le discours orchestral imite le ‘tic-toc choc’ pour céder la place aux énormes bottes et aux mains démesurées des géants, tandis que les feuillets de poèmes rédigés par le chevalier constituent son paysage idéalisé. Les costumes conçus par Gabrielle Dalton nous mettent en présence d’un Quichotte en queue de pie et écharpe écarlate rappelant un Toulouse-Lautrec hâve sermonnant un Sancho bedonnant sous gilet sombre qui défend néanmoins bec et ongles son maître face à cette faune interlope qui ne différencie pas les sexes sous les hauts de forme et frac. Seule la frivole Dulcinée a droit au corset rouge sur bas résille et à la robe de saloon cabaret affriolante. Alors que le manque d’action se fait cruellement sentir, l’on se concentre sur ce chevalier à la triste figure, dépenaillé dans sa chemise démesurée sous plastron renforcé, incarnation d’un Christ transfiguré par le cercle de lumières suggérant le collier de diamants dérobé à Dulcinée.

En ce qui concerne la musique, il faut d’abord parler de la direction toute en nuances de Laurent Campellone qui a une connaissance approfondie de l’œuvre de Massenet car durant les années passées à l’Opéra de Saint-Etienne, il a exhumé des raretés comme Sapho, Le Jongleur de Notre-Dame, Ariane et Le Mage. A l’Orchestre de Chambre de Lausanne, il imprime une dynamique théâtrale de tous les instants en faisant miroiter les pépites de l’orchestration géniale sans mettre en péril l’équilibre avec le plateau vocal. Le Chœur de l’Opéra de Lausanne, remarquablement préparé par Alessandro Zuppardo, n’a aucune peine à le suivre en montrant une parfaite cohésion des registres en une sonorité brillante qui rend pittoresque chacune de ses interventions.

Sur scène, Nicolas Courjal campe un Don Quichotte qui use de la qualité de sa diction et de la musicalité de son phrasé pour suggérer une démence sporadique qu’il tente de minimiser par un semblant d’héroïsme suscité par ses rêves de grandeur. Mais c’est par la dimension christique de son abnégation qu’il émeut le spectateur, alors que le Sancho bougon de Marc Barrard, maniant aussi bien l’invective que la compassion, lui donne la contrepartie en exhibant continuellement sa bonté de cœur. Stéphanie d’Oustrac ébauche sa première Dulcinée dont elle souligne le côté virago adulée sans pouvoir réfréner ses élans de sollicitude envers son soupirant d’un autre âge. Mais le medium de sa voix paie la facture de ses choix de répertoire les plus antithétiques en ne livrant qu’un son creux entravant son élocution qui devient peu à peu intelligible par la sûreté de l’aigu miraculeusement préservé.  Le quatuor des amants éconduits de la belle est bien mené par le Rodriguez de Maxence Billiemaz, flanqué du Juan de Jean Miannay encadrant les Pedro et Garcias en travesti d’Andrea Cueva Molnar et d’Herlinde Van de Straete. Et Giulio Foresto confère au Chef des bandits cette arrogance péremptoire qui finira par se muer en respectueuse déférence.

Alors que paraît une dernière fois dans l’embrasure d’une fenêtre Dulcinée livrant aux étoiles les bribes de sa chanson, le vieillard désabusé s’éteint auprès de son compagnon d’aventure anéanti par le chagrin. Et le public applaudit frénétiquement l’ensemble du plateau et le chef qui témoigne inlassablement sa gratitude à l’Orchestre de Chambre de Lausanne.

Paul-André Demierre

Lausanne, Opéra, première du dimanche 5 octobre

Crédits photographiques : Carole Parodi – Opéra de Lausanne 

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