A l’OSR, un flamboyant Requiem de Verdi

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Durant de nombreuses années, la Messa da Requiem de Giuseppe Verdi n’a pas figuré à l’affiche de l’Orchestre de la Suisse Romande. Mais en ce début mai 2024, l’on fait appel au maestro Myung-Whun Chung pour présenter ce monumental ouvrage lors de deux soirées à Genève et une à Lausanne. Ayant été le principal chef invité du Maggio Musicale Fiorentino puis le directeur musical de l’Orchestra dell’Accademia di Santa Cecilia di Roma de 1998 à 2004 et directeur émérite de la Filarmonica della Scala di Milano depuis 2023, il en a étudié les moindres détails pour parvenir à une connaissance parfaite de la partition qu’il restitue avec une fidélité exemplaire en un souffle tragique qui ne faiblit jamais.

En bénéficie en premier lieu l’Orchestre de la Suisse Romande qui, sous la baguette d’un grand chef d’orchestre, révèle un rare équilibre des pupitres exhibant une palette de coloris d’une richesse inouïe. Tout aussi exceptionnel s’avère le Coro dell’Accademia di Santa Cecilia préparé par Andrea Secchi qui fait valoir une fusion des registres, une précision rythmique jamais prise en défaut et une ampleur hors du commun dans le Tuba mirum et les diverses reprises du Dies irae.

Abordant la séquence initiale Requiem en un lento où les cordes avec sourdines produisent un son blafard qui pétrifie l’auditeur, Myung-Whun Chung extirpe des basses du chœur un Te decet hymnus granitique qui sous-tend ensuite l’a cappella d’ensemble avant de laisser affleurer l’intervention des solistes pour le Kyrie. Son Dies irae est aussi apocalyptique que le Tuba mirum nous remémorant le Jugement dernier dans les fresques de Michelangelo à la Chapelle Sixtine, tandis que les demi-teintes et le pianissimo sont porteurs d’une intense ferveur dans le Hostias de l’Offertorio et l’ultime Requiem aeternam pour soprano solo et chœur.

Malheureusement, le bât blesse lourdement au niveau du quatuor de solistes, ce qui est monnaie courante à notre époque. Lors de la première soirée à Genève, l’on a l’impression d’assister à une répétition générale où chacun d’eux fait du gros son, notamment la basse Dmitry Belosselsky au timbre noir impressionnant mais à la justesse approximative dans l’aigu. Le mezzosoprano d’Ekaterina Semenchuk n’offre qu’un bas medium guttural, une mollesse de diction et un vibrato large qui se marie difficilement avec le soprano dramatique de Zarina Abaeva dans le sublime Recordare Jesu pie et l’Agnus Dei avec chœur. Le seul à tirer réellement son épingle du jeu est le ténor René Barbera rompu à la vocalità rossinienne, ce qui lui permet d’iriser la ligne dans son Ingemisco et son Hostias où il file la sonorité en voix de tête. Passée l’épreuve du premier soir, la mezzo trouvera, sur la scène lausannoise, meilleure assise en nuançant ses interventions dans le Quid sum miser et le Lux aeterna, alors que la soprano développera une véritable ligne en arc pour ses tenues sur le souffle et le Requiem aeternam du Libera me.

En aparté, la remarque d’un formaliste d’un autre temps : tandis que les choristes arborent fièrement robes noires et smokings de concert, comment le code vestimentaire d’aujourd’hui concède-t-il aux musiciens d’orchestre le laisser-aller de la chemise à col ouvert durant l’exécution d’une messe funèbre à la mémoire d’une grande figure du Risorgimento écrite par l’un des génies du théâtre lyrique ?

Pour en revenir à la musique, le dernier declamato non mesuré Libera me, domine parvient aux ultimes accords presque imperceptibles s’ouvrant sur le vide, produisant un long silence où chacun retient son souffle… avant de laisser éclater des salves d’applaudissements pour cette fort belle exécution.

Genève, Victoria Hall, 1er mai 2024

Lausanne, Théâtre de Beaulieu, 2 mai 2024

Crédits photographiques : OSR / MAgali Dougados

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