Alice Ader, un juste hommage discographique

A Musical Journey with Alice Ader. Œuvres de Domenico Scarlatti (1685-1757), Johann Sebastian Bach (1685-1750), Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Ludwig van Beethoven (1770-1827), Franz Schubert (1797-1828), Frédéric Chopin (1810-1849), Robert Schumann (1810-1856), Modeste Moussorgski (1839-1881), Gabriel Fauré (1845-1924), Claude Debussy (1862-1918), Maurice Ravel (1875-1937), Manuel de Falla (1876-1946), Igor Stravinsky (1882-1971), Olivier Messiaen (1908-1992), Arvo Pärt (né en 1935), Philippe Hersant (né en 1948), Olivier Greif (1950-2000), Emmanuel Nunes (1941-2012), parmi trente-huit compositeurs représentés. Alice Ader, piano. Ensemble Ader, Rachel Yakar, Bernarda Fink, James Oxley, Suzanne Bernhard, Matthieu Lécroart, Stephen Salters, Jérôme Comte, Quatuor Renoir, Ensemble Musique Oblique, Simon Lebens. Danish National Symphony Orchestra, direction Thomas Dausgaard ; Orchester der Akademie für darstellende Kunst, direction Aleksandr Dmitriyev. Enregistré entre 1980 et 2025. Livret en français et en anglais. 1 coffret de 34 CD ARTALINNA ATL-C001.
À l'occasion de ses quatre-vingt-un ans, on salue l'arrivée de ce coffret : cette pianiste majeure de la scène française méritait un tel hommage. Née en 1945 à Paris, formée au Conservatoire dans les classes de Lucette Descaves et de Jacques Février — premier prix à l'unanimité en 1963, médaille au Concours Marguerite Long en 1967 — puis à l'Akademie für Musik und darstellende Kunst de Vienne auprès de Bruno Seidlhofer, la pianiste a construit un parcours à contre-courant : discrétion assumée, refus des tournées mécaniques, préférence pour les compagnonnages longs avec les compositeurs plutôt que pour l'accumulation des récitals. Fondatrice en 1994 de l'Ensemble Ader, ravaudeuse patiente de son propre matériau pianistique, elle a bâti au fil de quatre décennies une discographie superbe — que trop peu ont vraiment entendue. Le geste d'ARTALINNA, sous la responsabilité éditoriale de Pierre-Yves Lascar et la coordination artistique de Nicolas Bomsel pour NOTA BENE, tient tout à la fois du sauvetage patrimonial et de la juste célébration. Les masters Pianovox de la fin des années 1990, longtemps considérés comme perdus, ont été retrouvés et remis en état par Lucas Derode ; s'y ajoutent studio inédits, captations radio, concerts et enregistrements privés. Trente-huit compositeurs, quarante-cinq années d'archives sonores, mises en cohérence par une seule main interprétative.
L'école française : Debussy, Ravel, Messiaen
Le cœur battant du coffret est là. Cinq disques Debussy, cinq disques Messiaen : peu d'interprètes contemporains peuvent revendiquer une telle intimité avec ces deux pôles. Le CD 1, capté à la Salle de musique de La Chaux-de-Fonds en 1980 et remastérisé par Nicolas Bomsel qui en avait signé la prise de son, tient à lui seul lieu de manifeste : sept Préludes de Debussy extraits des Livres I et II — dont Des pas sur la neige, Ce qu'a vu le vent d'ouest et La cathédrale engloutie — dialoguent avec plusieurs extraits des Vingt Regards sur l'Enfant-Jésus de Messiaen (Regard du Fils sur le Fils, Première communion de la Vierge, La parole toute puissante, Noël), les deux mondes mis en résonance avec une clarté un peu sévère qui refuse les brumes convenues. On retrouve également le fameux album Debussy paru chez Erato en 1991 dans la collection Le Voyage musical (vol. 5), où voisinaient déjà les Images — dont l'inévitable Poissons d'or — et une rareté qui a fait date, la transcription pour piano d'André Caplet du Martyre de saint Sébastien : dès cette gravure, saluée à sa sortie par la presse spécialisée, Alice Ader affichait la double posture qui traversera toute sa discographie debussyste — le canon et l'exhumation, les pages archi-connues et les partitions méconnues.
Au fil des cinq disques debussystes, on mesure comment cette approche s'est affinée sans jamais se répéter : chaque Prélude, chaque Étude semble avoir été retravaillé, jamais rejoué. Alice Ader est allée travailler auprès de Messiaen ; les gestes rythmiques, l'oreille des harmonies-couleurs, la respiration des tempos larges témoignent de cette filiation directe.
Ravel — dont l'intégrale gravée en 2002 constitue le centre du versant — appelle une mention à part. On y touche à ce qui définit une certaine excellence à la française : lecture d'une sobriété assumée, contrôle intégral du geste, refus des effets dont on afflige encore souvent ce répertoire. Alice Ader ne cherche pas à séduire au clavier ; elle laisse Ravel dire sa propre modernité — celle d'un compositeur qui construit, à l'aube du XXᵉ siècle, des paysages sonores plus qu'il n'écrit des pièces de piano. Les Miroirs, Gaspard de la nuit — un Scarbo qui inquiète sans clinquant —, les Valses nobles et sentimentales dont l'assise harmonique est portée avec une pleine autorité : tout témoigne d'une écoute qui prend l'écriture ravélienne pour ce qu'elle est, une architecture d'espaces et de timbres davantage qu'un vocabulaire pianistique. Peu de gravures récentes atteignent ce degré de justesse dans le geste.
La pianiste architecte : Bach, Scarlatti, Mozart, Beethoven
Second versant, moins immédiatement associé à son nom mais fondamental : celui de la construction. Alice Ader aborde Bach, Scarlatti, Mozart, Schubert, Beethoven avec le même souci d'architecture qui traverse toute sa lecture. Le Bach retenu ici est L'Art de la fugue — captation en concert de 2007 chez Fuga Libera — et c'est précisément ce choix qui parle : ni Clavier bien tempéré ni Variations Goldberg, mais l'ultime traité contrapuntique, celui où la logique de construction affleure sans se cacher. La lecture d'Ader y trouve un objet à sa mesure, sensible à la beauté nue des lignes et à la rigueur de leur imbrication. Les Scarlatti réinventent l'articulation clavecinistique sans en singer les codes, tandis que les Mozart proposent une clarté d'énoncé qui doit sans doute autant à l'école viennoise de Seidlhofer qu'à la tradition française reçue au Conservatoire. Le Schubert, capté par bribes à différents moments du parcours, est d'une intimité rare. On regrette que Beethoven ne soit ici représenté que par une seule Sonate — mais laquelle : la n° 32 en ut mineur op. 111, ultime testament pianistique du compositeur (CD 34, 2010). L'Arietta finale déploie son cheminement avec cette attention aux timbres et aux trilles qui signe le jeu d'Ader ; la capacité de projection et la conduite intellectuelle du discours confirment une pensée constructiviste rare, loin des lectures narratives ou héroïques que ce répertoire continue de susciter. Cette dimension architecturale du jeu, souvent occultée par les évocations debussystes, s'impose comme l'une des révélations du coffret — et fait précisément regretter qu'elle ne s'y déploie pas plus largement.
L'engagement contemporain
Trois disques (CD 20-22) documentent l'engagement d'Alice Ader auprès des compositeurs de son temps. Ce qui frappe d'abord, c'est la variété des répertoires abordés : la pianiste passe sans hiérarchie apparente de noms bien établis — Philippe Hersant, Olivier Greif — à des figures beaucoup moins fréquentées, tel l'Estonien Urmas Sisask, le Portugais Emmanuel Nunes, ou encore Ivan Iglesia et Antoine Delaistier. On y retrouve l'Ensemble Ader, le Quatuor Renoir, le clarinettiste Jérôme Comte, les voix de Suzanne Bernhard, Matthieu Lécroart et Stephen Salters. Seule pièce orchestrale du coffret, Streams (2000) — concerto pour piano et orchestre de Philippe Hersant, commande de l'Orchestre national de Lyon dont Alice Ader fut la dédicataire et la créatrice — est donnée avec le Danish National Symphony Orchestra sous la direction de Thomas Dausgaard : une belle envergure dramatique où l'écriture fait résonner avec insistance ce piano-cloche cher au compositeur. Ces captations, souvent en concert, constituent la mémoire d'une pratique de la création qui ne se rejoue pas au disque. Le compagnonnage avec Greif, disparu en 2000, prend ici la valeur d'un témoignage rare ; celui avec Hersant, poursuivi sur plus de vingt ans, se lit comme l'une des grandes fidélités musicales de sa carrière.
La musique de chambre
Cinq disques (CD 25-29) rendent enfin justice au versant chambriste, souvent minoré dans la mémoire du piano français. Le CD 29 rassemble un Franck de haute tenue — Prélude, Fugue et Variation, Prélude, Choral et Fugue et le Quintette avec piano en fa mineur avec l'Ensemble Ader (Fuga Libera, 2005) —, une version du Quintette qui compte aujourd'hui parmi les références de l'œuvre. Chez Fauré, la pianiste et l'Ensemble Ader donnent le Quatuor avec piano n° 1 en ut mineur op. 15 et le Quintette avec piano op. 115 (Accord, 1997), deux jalons abordés avec la même clarté architecturale. Chausson apparaît avec le Concert pour piano, violon et quatuor à cordes op. 21, œuvre-carrefour de l'école française de la fin du XIXᵉ siècle. Lekeu — figure trop oubliée dont Alice Ader a été l'une des grandes ambassadrices — occupe une place à part : le Quatuor avec piano, le Molto Adagio et les Trois Poèmes pour soprano et ensemble, avec Rachel Yakar et l'Ensemble Musique Oblique (Harmonia Mundi, 1994), restent des documents essentiels. S'y ajoutent le Quintette avec piano en fa mineur op. 34 de Brahms — seule exception à la ligne française — et le Quatuor pour la fin du Temps de Messiaen, complétés par des mélodies confiées à Bernarda Fink et à James Oxley ainsi que par les interventions du violoncelliste Simon Lebens. Il se dessine ainsi un chambrisme d'une transparence rare, où le contrepoint le plus dense — Franck en tête — ne s'épaissit jamais.
Le livret bilingue français-anglais comprend un texte autobiographique signé par la pianiste — « Mon parcours » — et une « cartographie musicale » précieuse pour naviguer entre les trente-huit compositeurs représentés. L'anthologie n'a rien de patrimonialement mausolique : elle ne canonise pas Alice Ader, elle la donne enfin à écouter dans son ampleur — et l'on découvre alors une trajectoire française parmi les plus cohérentes des cinquante dernières années.
Son 9 — Livret 9 — Répertoire 10 — Interprétation de 8 à 10.
Pierre-Jean Tribot



