Visages du Collegium Musicum de Leipzig avant Bach
The Leipzig Collegium Musicum : volume 1 : Musique avant Bach. Johann Beer (1655-1700) : Ouverture pour cordes et basse continue en ré majeur. Johann David Heinichen (1683-1729) : Ouverture pour deux hautbois, cordes et basse continue en sol majeur, S. 205. Johann Friedrich Fasch (1688-1756) : Concerto pour flûte, cordes et basse continue en fa majeur. Georg Melchior Hoffmann (1679-1715) : Concerto pour cor, deux hautbois, cordes et basse continue. Christoph Graupner (1682-1760) : Concerto pour flûte, cordes et basse continue en fa majeur, GWV 323. Georg Philipp Telemann (1681-1767) : Concerto pour deux hautbois, trois violons et basse continue en si bémol majeur, TWV 44:43. Neues Bachisches Collegium Musicum, direction Reinhard Goebel. 2024. Notice en anglais et en allemand. 65’ 07’’. Pentatone PTC 5187 592.
L’existence d’un Collegium Musicum dans des cités allemandes de taille moyenne vient combler, au cours du XVIIe siècle, le manque de structures officielles attachées à un établissement religieux ou à une cour nobiliaire. L’envie de se rencontrer entre amateurs, amis ou étudiants pour pratiquer des pages de musique instrumentale ou vocale se fait jour un peu partout, en particulier à Leipzig, cité rassembleuse, où la qualité des participants attire compositeurs et instrumentistes professionnels de haut niveau. On se rassemble dans des lieux privés ou dans des cafés, le célèbre Café Zimmermann devenant un symbole de succès. Johann Kuhnau, alors en vogue, n’hésite pas, en 1688, à diriger l’un de ces ensembles. En 1702, Telemann fonde son propre Collegium Musicum, qui comptera jusqu’à quarante musiciens, Jean-Sébastien Bach assurant la direction au cours de la décennie 1730. Johann Friedrich Fasch inaugurera son Collegium Musicum en 1707. Le présent projet, annoncé comme premier volume, regroupe des compositeurs de la génération née aux environs de 1680, période où diverses influences européennes se font jour. Les œuvres choisies sont susceptibles d’avoir été jouées par l’un l’autre Collegium Musicum, entre 1700 et 1720.
Deux premières gravures mondiales au disque ouvrent le programme, à commencer par une ouverture de Johann Beer. Ce polémiste, plus connu pour ses pamphlets contre les écrivains qui estiment que la musique peut porter préjudice à la morale que pour sa production, a appris la musique dans un monastère bénédictin et a fait des études de théologie à Leipzig. Il sera Konzertmeister à la cour de Weissenfels, avant de mourir accidentellement, à 45 ans, lors d’un concours de tir. Sa proposition musicale est aimable, influence française à l’appui. Une autre ouverture suit, avec deux hautbois solistes ; elle est signée Johann David Heinichen, qui étudia avec Johann Kuhnau à la Thomasschule de Leipzig, et passa plusieurs années en Italie, avant de devenir Kapellmeister à Dresde. Influence française, encore, mais aussi italienne. Les hautbois de Susanne Wettemann et Amanda Taurina y dessinent de jolies couleurs.
Quatre concertos sont ensuite proposés. Deux sont destinés à la flûte. Johann Friedrich Fasch, violoniste et organiste, formé à Leipzig par Kuhnau et à Darmstadt par Graupner, fut un ami de Telemann qui joua souvent sa musique. Bach l’appréciait et se chargea de certaines transcriptions. Son Concerto pour flûte, page de jeunesse raffinée, apparaît comme une transition entre le baroque et le style classique. Celui de Graupner, qui quitta tôt Leipzig pour prendre le poste de Kapellmeister à Darmstadt, où il demeura presqu’un demi-siècle tout en conservant des contacts réguliers avec ses étudiants leipzigois, met en avant une voix singulière, au moment où l’influence de Vivaldi commence à s’étende largement. Dans les deux partitions, le flûtiste Max Volbers (°1994) officie avec souplesse et chaleur.
Georg Melchior Hoffmann dirigea le Collegium Musicum de Leipzig entre 1704 et 1714, à la suite de Telemann, avant de mourir à un peu plus de trente ans. Son Concerto pour cor et deux hautbois réunit avec bonheur des timbres variés, les deux solistes déjà citées pour Heinichen étant présentes face au cor naturel de Clemens Röger. On apprécie cette page chaleureuse qui ravive le souvenir d’un créateur trop tôt disparu. Un concerto de Telemann clôture ce premier volume. Pour trois hautbois et trois violons, avec toute la fascinante brillance distillée par le compositeur. Immaculada Veses rejoint ses consœurs comme troisième hautbois, et les trois violons d’Elisabeth Dingstad, Karl Heinrich Niebuhr et Tobias Haupt pour faire jaillir toute la jubilation de la partition, qui aurait pu inspirer Bach pour son troisième Concerto brandebourgeois.
Les différents solistes font tous partie du Neues Bachisches Collegium Musicum, fondé en 1979 pour perpétuer la tradition du Collegium Musicum de Leipzig. Sous la direction de Reinhard Goebel (°1952), l’ensemble offre des versions bien structurées des pages choisies et soigne la ligne globale, le style et l’atmosphère de cette période si riche de la musique allemande. Le discours est souvent consensuel, ce qui n’est pas un mal en soi, mais il nous laisse un peu sur notre faim, mi-figue mi-raisin, pour les œuvres de Beer, Heinichen et Hoffmann. Par contre, la volubilité de la flûte de Max Volbers nous met en joie et le bouquet final de Telemann vaut son ticket de sortie.
Son : 8 Notice : 10 Répertoire : de 8 à 10 Interprétation : 8
Jean Lacroix



